Illustration : Lyonel Trouillot

Roman

Spécial Lyonel Trouillot

BAT'CARRE N°4 | Propos recueillis par Véronique Lauret - Photo : Jean-Noël Enilorac -

La seconde édition du Grand Prix du Roman Métis, prix littéraire international de la ville de Saint-Denis a couronné Lyonel Trouilllot pour son roman La belle amour humaine paru chez Actes Sud. L'occasion pour l'écrivain haïtien de venir faire connaissance avec La Réunion. Rencontre avec un grand humaniste, poète engagé et révolutionnaire dans l'âme.

Vous venez d'obtenir le Grand Prix du Roman Métis, prix littéraire international de la Ville de Saint-Denis. Êtes-vous un lauréat heureux ?

Lyonel Trouillot : Bien sûr, même si le mot "métis" n'est pas un mot que j'aime beaucoup. Les Haïtiens l'utilisent très peu car ce mot est lié à une partie très douloureuse de leur histoire. Mais je suis content d'avoir obtenu ce prix à La Réunion pour plusieurs raisons. C'est déjà l'occasion pour moi de faire de nouvelles rencontres. Et puis je suis content que, d'une certaine façon, Haïti et La Réunion créent un lien direct. En général, pour avoir mes livres, vous passez par Paris, si je veux des livres, des ouvrages de La Réunion, je passe par Paris. Il manque une vraie interconnexion entre les îles.

Justement deux îles, ça donne forcément envie de les comparer ?

L.T : Pour moi, l'universel n'existe pas. Je viens plutôt ici pour entendre et écouter la parole des Réunionnais, des auteurs qui y vivent, voir aussi comment la spécificité du processus de créolisation se présente à La Réunion.

Plusieurs de vos livres sont des romans pourtant vous dites détester le roman que vous écorchez un peu dans La Belle amour humaine.

L.T : C'est vrai qu’il y a dans La belle amour humaine, secrètement, une petite critique de certains romans trop nombrilistes. Ou comme si l'histoire en elle-même en valait la peine ! L'humanité a toujours raconté des histoires, on n'invente rien.

Quels sont les auteurs qui vous interpellent?

L.T : Saramago, Gabriel Garcia Marquez avec qui finalement, on est plus dans le domaine de la fable que du roman. Je lis énormément de poésie, notamment Marmoud Darwich ou Eluard. Ce que j'aime c'est l'impression que l'auteur a produit un énoncé définitif, comme si l'action, l'histoire ne pouvait être dite que comme ça.

Dans La belle amour humaine, le personnage de Thomas évoque aussi avec dureté ces touristes qui arrivent avec des idées reçues et bien peu d'ouverture.

L.T : Et j'aurais pu être plus sévère! En fait aujourd'hui à Haïti, il y a peu de touristes au sens strict du terme mais il y a beaucoup de "touristes des ONG", des hommes et des femmes venus du monde entier, avec une caricature de pays dans la tête et qui ne sont pas à l'écoute. Même si mes personnages sont fictifs, toutes les phrases qu'ils prononcent dans mon roman sont, elles, vraies, je les ai toutes entendues.

Les personnages des deux nantis d’Anse-à-Fôleur sont également une critique, du pouvoir cette fois.

L.T : Bien entendu et je suis très content si l’élite de notre pays s’y reconnaît, c’est un peu le but. A travers ces deux personnages, un militaire et un homme d’affaires, avides de pouvoir et d’argent et prêts à toutes les horreurs pour y accéder, ce sont nos gouvernants à Haïti que je pointe du doigt, leurs agissements que je dénonce et continuerai à dénoncer.

Comment sont accueillis vos livres à Haïti ?

L.T : Ils reçoivent toujours un très bon accueil et les enjeux sont énormes. Les livres sont une manière de parler d’Haïti, de sa population. Tout le problème est de savoir comment les représenter. Je voyage souvent, un jour le policier à la douane m’a dit " surtout, n’allez pas nous trahir ". Les écrivains sont considérés comme des ambassadeurs dès que leur parole est portée au-delà d’Haïti. Quand j’ai raté le Goncourt, les journaux ont titré " Pas de Goncourt pour Haïti ", cela devient un enjeu national car l’histoire d’Haïti est très mal connue à l’étranger.

En tant qu’écrivain, avez-vous vos petits rituels ?

L.T : Absolument pas ! ça m’amuse toujours les écrivains qui disent avoir besoin d’écrire la nuit ou le jour, dans tel ou tel endroit, selon tel rituel, qu’ils ont besoin de silence absolu. Lorsque l’urgence d’écrire, de dire, est là, rien ne peut l’arrêter. Il me suffit d’une feuille, d’un stylo et d’une chaise. Je vis à Port-au-Prince, il y a trois millions d’habitants. Depuis le tremblement de terre, une partie de la population vit encore sous des tentes alors le silence n’existe pas dans cette ville. Il y a six heures d’électricité par jour, autant vous dire que le confort n’est pas mon principal souci ! De toute façon, ce sont les livres qu’il faut prendre au sérieux, pas les écrivains !

Qu’est-ce que cette "  belle amour humaine " qui donne son titre à votre roman ?

L.T : Cette expression est de Jacques Stephen Alexis, un grand poète haïtien qui fut assassiné. La belle amour humaine, c’est l’idée d’une société du partage, une forme d’harmonie vers laquelle chacun devrait tendre, la philosophie du personnage de Justin dans le roman.

Quelle est la philosophie de votre manifeste Pour une littérature-monde ?

L.T : Mettre toutes les littératures à égalité. Bien sûr, il y a de bons et de mauvais livres mais il n’y a pas de littérature supérieure à une autre. Contrairement à une idée répandue en Occident, les réalités du monde ne sont pas les mêmes. On ne peut pas demander à tous de produire la même littérature comme s’il n’y avait qu’un seul âge pour le monde entier. Et en finir avec l’ethnocentrisme parisien qui voudrait que la seule bonne littérature francophone soit produite par Paris. Il y a de très grands écrivains méconnus parce qu’ils ne sont pas passés par ce processus, ce qui n’enlève en rien leur talent.

Pour laisser place à la puissance poétique de Lyonel Trouillot, voici un extrait de La Belle Amour Humaine :

" L'autre chose qu'il faut que tu saches : il y a sept heures de route entre le bruit et le silence. Entre ici et Anse-à-Fôleur. J'imagine que chez toi aussi les villes se suivent et ne se ressemblent pas. Il est des villes qui aboient et d'autres qui chuchotent. Il est des villes qui sourient et d'autres qui font la gueule. Des qui se peinturlurent comme une fille condamnée à faire le trottoir se déguise chaque soir pour partir au combat. Et d'autres qui ne montrent rien, ne vendent rien, ne font pas dans le show off ni dans la devanture, mais sourient sans forcer quand passe un visiteur. Ma ville sur mer, elle est comme ça. Ma vraie ville, c'est ici. J'y suis né et je connais ses bruits par cœur. Ses recoins. Ses désastres. Mais là-bas, c'est ma ville aussi. Enfin, mon village. J'y ai planté mes rêves. Et la terre qui t'appartient, c'est celle où tu plantes tes rêves. Celle que tu aimerais léguer à tes enfants. "

 

À découvrir :

  Lyonel Trouillot : La belle amour humaine
Les Éditions Actes Sud.

Lauréat du deuxième Grand Prix du Roman Métis, prix littéraire international de la Ville de Saint-Denis, Lyonel Trouillot signe avec La belle amour humaine, un récit rempli d'humanité.

Anaïse se rend à Anse-à-Fôleur, un petit village de pêcheur sur la côte haïtienne. Elle y est l'étrangère, pourtant c'est ici que sont ses racines. Ici que son grand-père, l'homme d'affaires sans scrupule Robert Montès, s'est installé.

Ici aussi qu'il y est mystérieusement mort et que le père d'Anaïse a disparu. Dans le taxi qui mène la jeune femme à destination, Thomas, le chauffeur, entame un long monologue. Il veut lui dire son pays où " le pain, ça se chasse comme le gibier, et, vu qu’il n’y en a pas pour tout le monde, le bruit a remplacé l’espoir ".

Et l'histoire aussi de Robert Montès et du colonel André Pierre, deux hommes que tout semblait séparer mais qui se sont unis dans le pouvoir, l'amour de l'argent et la corruption. Ils ont construit Les Belles Jumelles, deux maisons identiques, côte à côte, signes de leur domination dans ce village où règne la pauvreté. Des demeures qui seront aussi leurs tombeaux suite à un incendie. Ce n'est pas la raison de ces morts qu'est venue chercher Anaïse, mais l'âme d'un père qu'elle n'a pas connu. Plus qu'un roman sur les origines, La belle amour humaine conte un pays, Haïti, entre beauté et violence dans une langue empreinte d'une grande poésie.