Illustration : Bataye Kok
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Réunion

Bataye Kok : Patrick - Patate à Durand

Bat'Carré n°10 | Texte et Illustration : Hippolyte - Photo : Nicolas Anglade -

Rendez-vous a été pris face au jardin d'enfants, dans la cité de Patate à Durand, aux abords de Saint-Denis. Le nom de cette cité provenant de ces herbes folles aux fleurs roses courant sur les galets en bords de mer. Un certain Durand aurait imaginé employer ces longues tiges traînantes en guise de seine pour la pêche des crustacés et des petits poissons de rivage... C'est ici que nous retrouvons Patrick, au pied de ces barres d'immeubles jaunis par le temps, constellés de carrés de fenêtres leur donnant l'apparence d'un grand damier décharné.

Patrick est né ici, il y a 43 ans. Le lieu n’était alors qu’un vaste bidonville sans étage ni ascenseur. Tous ses souvenirs d’enfance se trouvent là. Sa nostalgie aussi. Sous ce bitume et ces constructions modernes. La ruelle d’alors, les animaux, la terre, la case sans eau ni électricité, où bruissait une télé à batterie. Batterie qu’il fallait recharger à temps pour suivre les aventures de Zorro, le fameux vengeur masqué. Patrick en garde un souvenir ému. " Ce n’était pas la misère. On était solidaire et on appréciait chaque chose que la vie pouvait nous offrir. Tout se transformait en jeu. Charrier l’eau à la fontaine centrale le matin avec nos bacs à huile ou nos pots de peinture vides, revenir en faisant la course et perdre la moitié de la cargaison hilares… Observer le voisin par les trous dans la tôle…  de bons moments. "

Patrick se rappelle cette case tapissée de pages (du catalogue) de la Redoute, où, dans le lit commun, le soir, au milieu de ses deux grandes sœurs, éclairé d’une simple bougie, il s’amusait à chercher des inscriptions. Le reste du temps, il soignait les animaux avec son père : chiens, chats, volailles, coqs … coqs de combat.

Au début des années 1980, le cyclone Hyacinthe menace La Réunion, il faut reloger les gens du bidonville. En 1982, ils seront installés dans ces nouveaux immeubles. Changement de vie. Radical. Aujourd’hui la ville a pris la place, s’est étendue, de plus en plus, inexorablement. Le monde moderne s’est installé. On est passé de cette grande vie communautaire et des cases courant d’air au chacun chez soi.  Gagnant en sécurité ce qu’il perdait en proximité et en solidarité évidente. Au milieu de ces immeubles, en contrebas des fenêtres damiers, Patrick a commencé par installer un cageot pour un coq acheté 70 francs. C’était en 1995. Il lui a fallu du temps. La terre et les animaux lui manquaient trop. Il a redéposé de cette terre ocre, a tracé son carré pour les entraînements, a entraîné son coq comme il le faisait (alors) quand il était jeune. Puis il l’a emmené combattre au grand rond de Deux Canons, celui de l’époque,  aujourd’hui disparu.

Première victoire. Patrick sourit à nouveau. Il agrandit son cageot, un nouveau coq, puis deux, trois, quatre… La passion reprend vie. Refait surface. Il entraîne avec lui d’anciens amis du bidonville avec qui il aimait partager du temps autour des animaux, sentir cette odeur de terre et de poussière, sous ses pas, dans ses mains, dans ses narines.
Avec Thierry et Yannice, ils se retrouvent alors sous le grand manguier aux abords de la quatre-voies, à quelques pas du logement de chacun. Ils seront bientôt rejoints par d’autres éleveurs les apercevant régulièrement depuis la route. Les habitants de la cité viennent aussi en curieux. Leur petit rond marron prend de l’ampleur. Ils installent des bancs, des éclairages de fortune pour rester tard le soir autour du rond une fois que le soleil plonge dans la mer.
Puis ils décident de se lancer : recréer un rond de coqs digne de ce nom à Saint-Denis. Là. À l’ombre du manguier résistant aux mâchoires de cette ville carnassière. Le terrain appartient à la mairie, qui accepte de le leur prêter. Rien n’est prévu sur ce terrain. Pour l’instant.
En deux mois, ils montent une structure en bois sous tôle.
Conservent le manguier qui les a si bien abrités au cœur du rond marron.
Un manguier qui leur apporte l’ombre, vitale lors des journées d’été gorgées de soleil.
Ce manguier devenu cet ultime rapport à la terre et à leur passé.

" Aujourd’hui, tout ce qui faisait la Réunion se retrouve dans les hauts. Si on continue ainsi, dans les bas il n’y aura plus que du béton. Lutter contre la ville ? Non. Mais il faut garder un rapport à la nature, à ce qu’on est, à ce qui nous fait, savoir d’où l’on vient."


Depuis lors, le rond ne désemplit pas. Chaque week-end.
Patrick et ses amis ont mis en place une association destinée à valoriser cette tradition du Batay Kok : l’association Ti Rond Deux Canons.
Pour partager leur histoire, ce qu’ils sont.
Au milieu de tous ces hommes, unis autour de cette même passion, loin des tracas du quotidien. Ils retrouvent leurs racines, et ce lien fort qui les unit. Ici, ils sont libres, comme hors du temps.

Chaque jour de la semaine, Patrick est toujours aux petits soins avec ses coqs, après son travail. Il les nourrit, les lave, les entraîne et les soigne.

Au milieu des barres d’immeubles de la Cité, il donne de petits galops d’entraînement.
Comme une échappatoire et une dernière résurgence du passé, la terre ocre resplendit à nouveau.
Ce carré de terre rouge, celle de son enfance, continue de vivre  parmi les barres de béton.

Sous les regards complices et protecteurs des voisins aux fenêtres damiers, veillant sur ces scènes d’un autre temps.

Ces scènes pleines d’émotions, et de souvenirs.
Telles une oasis au cœur du monde moderne.
Une oasis de tradition et de paix.