Illustration : Majorettes
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Coup de coeur

Spectacle : Majorettes

BAT'CARRE N°9 : Texte Francine George - Photo : Sébastien Marchal -

Les créations de Lolita Monga sont comme des champs de coquelicots sous le soleil des tropiques. Invraisemblables, troublants et vifs. Elle invente une langue imagée, fédératrice, qui pioche dans la poésie des mots mêlés du créole au français. Et ce nouveau souffle donne à tous les spectateurs le sentiment de faire partie de ce même bout d'île posée au milieu de l'océan. Les uns parce qu'ils sont Réunionnais depuis des générations, et les autres parce qu'ils se plaisent à vivre ici. Le théâtre est un genre littéraire, mais aussi un spectacle, et les nombreux éclats de rire des élèves - en particulier - présents au Grand Marché le soir de la générale de Majorettes montrent bien que Lolita Monga voit juste et touche au c?ur.

Il y avait donc du rire ce soir-là, de la joie, mais aussi du tragique, car au centre des péripéties du quotidien, un drame se noue autour de Jennifer, une belle jeune fille qui n’est pas d’ici, ici même. Une énigme aussi, car on ne sait pas très bien ce qui lui est arrivé, meurtre, suicide, accident ??? Une botte blanche, effrayante, est évoquée plusieurs fois pour témoigner de son décès…

Avec Majorettes, la vie de quartier s’expose dans un quotidien réaliste, drôle, revanchard, éprouvant, parfois sinistre, fait de petits riens qui soudent un groupe. D’un côté le clan des garçons et de l’autre, celui des filles. Gasq et Loan, les deux dalons, racontent l’histoire de ce qui s’est passé, avant l’événement qui fera que plus rien ne sera jamais comme avant. Ils présentent " les tantines " qui entrent en scène, de majorette vêtues. Buzz, l’intrépide, joue au gendarme et se défend avant même d’être attaquée. Pause Pipi tient ce colifichet depuis une excursion où elle demandait trop souvent au bus de s’arrêter ; elle incarne la jovialité, tandis que la pétulante Cora ne renonce jamais à son optimisme candide. Ce qui touche de prime abord, c’est la volonté de ces femmes d’animer le quartier, l’énergie que chacune y met pour ne pas sombrer dans le néant, seule.

Debout carcasse ! Debout avant le moisissement !

Elles choisissent de créer un groupe de majorettes, comme elles auraient pu monter une chorale ou organiser des tournois de cartes. Sauf que, qui dit majorette, dit uniforme ! Et là, une nouvelle dimension s’installe. Elles se plaisent à prendre leur envol, à sortir du carcan des conventions pour se faire admirer, ce qui était loin d’être acquis au départ ! Évidemment, majorette n’est pas une fin en soi, mais c’est le début de la célébrité, des regards posés sur soi. Et là, quelques tirades savoureuses nous dévoilent l’intimité de chacune – notamment Pause Pipi chez elle, face à ses filles. Les générations s’affrontent de Sheila à Shakira, mais toutes entretiennent les mêmes rêveries de compensation.

Jennifer – Jenny – entre en scène. Dans le noir total, son visage isolé flotte sur la scène comme un masque mortuaire. Elle nous raconte sa vision de ce quartier depuis qu’elle y est arrivée, mais surtout sa fascination pour son idole préférée, Shakira, à laquelle elle essaye de s’identifier.

Cette belle jeune fille venue d’ailleurs, un ailleurs plus aisé, plus urbain, atterrit dans ce quartier, et le vit avec ses parents comme une rétrogradation sociale. Physique de Barbie, un peu prétentieuse, un peu " sachante ", elle essaye d’intégrer le groupe des majorettes pour s’entraîner à devenir une star. Elle est à la fois admirée et rejetée, mais Cora la prend sous son aile, ce qui n’est pas sans créer des heurts avec ses copines. Buzz ne veut pas lui laisser la place d’autant que son homme lorgne un peu trop sur elle " pas le regard sale "…il était simplement " émotionné ! ". Pause Pipi est moins vindicative que Buzz, mais sous son influence. Pourtant, au final, tout le quartier sera marqué à vie par la disparition de Jenny et si l’intégration ne s’est pas faite unanimement, tous, maintenant, portent le deuil de l’étrangère.

Le décor est nu, avec seulement un marquage au sol, des lignes comme autant de rues, des carrés comme autant de cours, un cercle comme un point de rencontre…Tout se joue donc dans les effets de lumière et la prestation des acteurs.

Le passage d’une scène à l’autre est rythmé par un épisode musical, une sorte de radio Freedom animé par Jako Marron : Tension la société, tension ! Musique à fond, et une envolée de broutilles qui claquent avec un humour potache.

On parle beaucoup dans cette pièce ! Et on bouge beaucoup aussi ! Le spectateur ne peut être qu’admiratif du punch déployé par ces majorettes de tout âge. Mention spéciale à une vraie troupe de " twirling bâton " - l’expression appropriée à l’heure actuelle – venue rejoindre la scène pour le tableau final, tout en explosion de vitalité.

Auteur, metteur en scène, et comédienne, Lolita Monga, aidée par son équipe artistique, réalise ici une superbe performance, d’autant que la pièce a été montée en moins d’un mois.