Illustration : Marguerite Duras

Spectacle

Marguerite Duras : le roman de sa vie

BAT'CARRE N°11 | Texte : Francine George - Photos : Doisneau - collection Gamma-Rapho -

Passionnée, complexe, drôle, grande amoureuse, intellectuelle, généreuse, narcissique, guerrière, exigeante...une légende ! "  Il se trouve que j'ai du génie, j'y suis habituée. C'est tout. " Marguerite Duras n'est pas seulement écrivain, elle est entrée en littérature. Elle traverse le 20e siècle et s'en empare, c'est aussi le roman de sa vie, l'histoire des colonies françaises, la Seconde Guerre mondiale, la guerre d'Algérie, mai 68, la libéralisation des femmes...

Femme engagée, femme de combat, elle s'investit en politique, et, chose rare, reconnaît ses erreurs. Femme de lettres, elle est aussi journaliste à Libération et fait scandale en 1985 avec son article " Sublime, forcément sublime " sur Christine Villemin. Femme du 7e art, elle invente un autre cinéma en brouillant les pistes, voix désynchronisées, le récit s'impose à l'image. Femme de théâtre, elle adapte de grands auteurs autant que ses propres textes qui, parfois, se transforment en film ou en roman. Pas dans le sens du recyclage, mais dans un art bien à elle de mettre en scène des voix solitaires qui expriment l'errance, la folie, le cri du silence.

Marguerite Duras, c'est enfin le Goncourt avec L'Amant. Le TEAT Champ Fleuri nous a offert Une nuit durassienne pour fêter le centenaire de sa naissance en projetant l'adaptation de son roman par Jean-Jacques Annaud.


 Marguerite Duras et l’urgence d’écrire

Elle a consacré toute sa vie à l’écriture, à toute forme d’écriture, romans, pièces de théâtre, scénarios de films, articles de presse…mais toujours dans cette recherche d’absolu qui lui fait dire dans l’un de ses nombreux interviews : " Quand je rentre dans le livre, quand je me mets à mon bureau, j’ai l’impression d’entrer quelque part. Ce n’est pas la solitude. C’est un endroit foisonnant. Mais difficile, car il ne faut pas faire d’erreurs. C’est sacré, écrire. " Cette injonction, presque mystique, à écrire va guider son oeuvre : " La phrase s’accorde aux mots qui viennent, il faut aller vite, prendre la crête des mots, car on oublie tout, tout de suite. "

Elle fut associée, un temps, au Nouveau Roman mené par Robbe-Grillet, phrases courtes, description du banal, personnages non identifiés, absence de dénouement… Moderato Cantabile, étudié au lycée, en est la quintessence.

Mais elle s’en détache sans peine, car sa vie dans l’écriture ne peut se résumer à une tendance, elle cherche jusqu’au dernier souffle à atteindre la pureté du sens. " C’est du Duras, disait-elle, ce n’est pas du Duras ", un souffle, un style unique, très imagé, repérable à sa musicalité.

Travail acharné, exigence féroce, elle bouscule les codes du roman, mais aussi du théâtre et du cinéma. Elle est entrée en littérature comme une religieuse voue sa vie à Dieu, en quête d’absolu. Elle puise dans sa prime jeunesse en Indochine la source d’une partie de ses romans, mais pas seulement. Au fil du temps, elle crée des personnages auxquels elle s’identifie et elle renoue avec les intrigues qu’elle a écrites une vingtaine, voire une quarantaine d’années plus tôt. Elle explore la puissance des mots sur toutes les scènes, musique, film, théâtre. Son œuvre est un labyrinthe où la récurrence des thèmes et des personnages se déploie dans des espaces infinis jalonnés par la diversité des supports artistiques.

Forcément déçue par l’adaptation de ses romans, elle les porte à l’écran ou sur une scène de théâtre. D’abord scénariste et dialoguiste - Hiroshima mon amour d’Alain Resnais en 1959 -  elle réalise une vingtaine de films dont quelques-uns resteront des films culte, comme India Song en 1975 avec des textes en voix off sur une musique de Carlos d’Allessio ou le Camion en 1977 où elle dialogue avec Gérard Depardieu sur un film qui pourrait se faire et que le spectateur doit donc imaginer. Pendant toute cette période de création cinématographique, son fils Jean, qu’elle surnomme Outa, participera à la réalisation de la plupart de ses films.

Elle n’appréciait pas que sa vie soit résumée à une biographie et souvent renvoyait à ses écrits : " J’aime mes livres. Ils m’intéressent. Les gens de mes livres sont ceux de ma vie. " Mais il est en fait très difficile de dénouer l’écheveau complexe de son imagination et de faire la part du réel et de l’imaginaire chez Marguerite Duras. Au fond, c’est l’œuvre qui importe !

En 1998, Laure Adler lui consacre, chez Gallimard, une biographie particulièrement bien documentée qui apporte un éclairage multiple à partir d’archives officielles et privées et de rencontres avec Marguerite Duras pendant les huit années de ce long travail d’exploration et de recherche.
 

 Marguerite Duras en trois romans

Le Barrage contre le Pacifique – l’empreinte de l’enfance en Indochine

Son enfance passée en Indochine va marquer une partie de son œuvre. Elle s’en éloignera pour mieux y revenir, du Barrage contre le Pacifique paru en 1950 à l’Amant de la Chine du Nord paru en 1991.

Marguerite Donnadieu est née le 4 avril 1914 à Gia Dinh en Indochine. Elle y vivra jusqu’à l’âge de 18ans, mis à part un séjour de deux ans en métropole. Son père, Henri Donnadieu, décède, elle est alors toute jeune. Son nom de plume vient de lui, un village du Lot-et-Garonne dont il est originaire. Sa mère, institutrice, élève donc seule ses trois enfants. Un fils aîné, voyou qu’elle vénère, un fils cadet qu’elle délaisse tout autant que " sa petite misère ", sa seule fille.
 
Le premier roman de Marguerire Duras, les Impudents a pour héros le frère aîné, " ce voleur d’armoire ". L’histoire d’Un barrage contre le Pacifique est celle de sa mère, ruinée et abusée par l’administration coloniale qui lui a vendu des terres régulièrement inondées. On y voit la déchéance de sa mère, devenue presque folle, ses cris et ses moments d’abattement tout autant que l’ambiance si particulière, la beauté des paysages du golf de Siam, son enfance livrée à elle-même avec le petit frère. Un abîme de souffrance. Sa mère qui ne l’aimait pas sera, en fait, présente dans toute son oeuvre :

"Dans les histoires de mes livres qui se rapportent à mon enfance, je ne sais plus tout à coup ce que j'ai évité de dire, ce que j'ai dit, je crois avoir dit l'amour que l'on portait à notre mère mais je ne sais pas si j'ai dit la haine qu'on lui portait aussi et l'amour qu'on se portait les uns aux autres, et la haine aussi, terrible, dans cette histoire commune de ruine et de mort qui était celle de cette famille dans tous les cas, dans celui de l'amour comme dans celui de la haine et qui échappe encore à tout mon entendement, qui m'est encore inaccessible, cachée au plus profond de ma chair, aveugle comme un nouveau-né au premier jour. Elle est le lieu au seuil de quoi le silence commence. "

Elle a raté de peu le prix Goncourt, mais à l’époque son adhésion au parti communiste a rebuté le jury.

Anxieuse à l’idée de tomber dans la déchéance, comme sa mère, elle s’emploiera à asseoir sa position financière. En 1958, elle cède ses droits d’auteur à René Clément pour l’adaptation  d’Un Barrage contre le Pacifique. Elle pourra ainsi acquérir la propriété de Neauphle-le-Château, havre de paix où elle écrivait beaucoup et qui a aussi servi de décor à ses films, Nathalie Granger, le Camion.


La douleur – les années de guerre

À 18 ans, elle retourne en France pour faire des études imposées par sa mère, droit, Sciences Po, et elle devient fonctionnaire au Ministère des Colonies. Elle rencontre le poète Robert Antelme. Ils se marient en 1939, leur enfant meurt à la naissance. Peu de temps après, elle apprend le décès de son petit frère qui la plongera dans le chaos.  Elle fait la connaissance chez Gallimard de l’écrivain Dyonis Mascolo, spécialiste de Nietzsche et de Saint-Just, qui deviendra son amant : " Nous étions dans une entente esthétique. " dira-t-il.  Et Dyonis Mascolo insiste sur le fait que Robert Antelme était son ami : " Quand Marguerite et  Robert étaient ensemble, il avait des maîtresses, Marguerite des amants, je n’ai jamais trompé Robert. "

En 1943, Marguerite Duras s’installe avec son mari Robert Antelme rue Saint-Benoît, au n°5, et elle restera jusqu’à la fin de sa vie dans cet appartement devenu mythique.

Le couple s’inscrit au parti communiste en 1944, " espérant retrouver un esprit de fraternité ". Marguerite Duras est une vraie militante, une femme engagée.

Pendant la guerre, elle, son mari, son amant entrent dans la Résistance.  Ils font partie du réseau dirigé par Morland, pseudo de François Mitterrand. En 1944, Robert Antelme est arrêté avec sa sœur par la Gestapo et envoyé à Dachau.  À la libération, Dyonis Mascolo part chercher son ami, mourant.

Marguerite Duras a tenu un journal durant cette période et une quarantaine d’années plus tard, elle l’a retrouvé " dans deux carnets des armoires bleues de Neauphle-le-Château ".

À partir de ces carnets, dont elle ne se souvenait plus, elle publie en 1985 un recueil de nouvelles La Douleur. La première partie est consacrée à l’attente atroce du retour de Robert L. Elle travaille au service des recherches du journal Libres afin de communiquer aux familles des nouvelles des prisonniers. On plonge directement dans cette réalité du quotidien et en même temps le texte sublime l’attente,  l’angoisse de la mort avec des évocations si précises  qu’elles pourraient être filmées. Puis, la nouvelle se poursuit avec le retour tout aussi atroce de son mari mourant. Dans les autres parties, elle met en scène l’exaltation et le déferlement de haine à la libération en y tenant un rôle actif. Un livre clé qui témoigne d’héroïsme autant que de trahisons dans cette période tragique, nœud d’interactions contradictoires.

Robert Antelme publie en 1947 un livre poignant L’espèce humaine qui relate, avec une grande retenue, sa survie dans les camps.

C’est aussi l’année du divorce, la naissance de Jean, fils de Marguerite Duras et Dionys Mascolo avec qui elle vit désormais.

En 1950, Marguerite Duras est exclue du parti communiste.

Le groupe de la rue Saint-Benoît formé du trio et des amis écrivains, philosophes, tels qu’Edgar Morin, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Jean Genet, Clara Malraux, Maurice Nadeau, Maurice Merleau-Ponty… fera l’objet d’un film de Jean-Marc Turine qui couvre la période de 1942 à 1964.

À la fin des années 50, Marguerite Duras se sépare de Dionys Mascolo, commencent pour elle ses premières expériences journalistiques et cinématographiques. Les amants se succèdent.
 

L’amant – l’apothéose de sa carrière

1984, Georges Orwell. Non. Marguerite Duras !

Pour son célèbre roman autobiographique, l’Amant, Marguerite Duras avait en premier lieu choisi la photographie absolue. L’histoire commence par cet instant où sa vie bascule, elle vient de passer le week-end à Sadec dans la maison familiale avec sa mère et ses frères et se rend, seule, au pensionnat à Saigon :
" C’est le passage d’un bac sur le Mékong. Sur le bac, à côté du car, il y a une grande limousine noire avec un chauffeur en livrée de coton blanc. Oui, c’est la grande auto funèbre de mes livres. C’est la Morris Léon-Bollée. Dans la limousine il y a un homme très élégant qui me regarde. Ce n’est pas un Blanc. Il est vêtu à l’européenne, il porte le costume de tussor clair des banquiers de Saïgon. Il me regarde. J’ai déjà l’habitude qu’on me regarde. "
Cette rencontre avec l’Amant alors qu’elle n’a que quinze ans, va forger son destin d’écrivain et sa recherche de plaisir dans la vie. Marguerite Duras n’est pas qu’une grande intellectuelle, son œuvre brillante est chargée d’émotions, d’observations subtiles du désarroi et des comportements singuliers dans des situations d’interdits.
L’Amant, le roman de l’apothéose, rencontre de suite l’adhésion du public dès sa sortie en septembre 1984. Si bien que Bernard Pivot, contrairement à ses habitudes, consacre son émission exclusivement à Marguerite Duras. Une émission, pièce d’anthologie, où elle se livre, tour à tour enjouée, sérieuse, drôle, énigmatique, lucide, une Marguerite Duras comme à la ville, telle que ses proches la décrivent, touchante et terrible à la fois.
Quelques semaines plus tard, en novembre 1984, c’est la consécration, elle reçoit le prix Goncourt. Succès mondial, l’Amant est traduit en 27 langues, 2,5 millions d’exemplaires seront vendus.

Mais Marguerite Duras est affaiblie, elle se relève d’une sévère cure de désintoxication : " Je suis une alcoolique qui ne boit pas. "

Et l’histoire de l’Amant devient une saga à la Marguerite Duras. Claude Berri souhaite produire le film tiré de son roman. Jean-Jacques Annaud, auréolé de ses succès avec L’ours et Au nom de la rose, est rapidement pressenti pour la réalisation. Marguerite Duras participe dans un premier temps au scénario, mais assez vite, se fâche avec Jean-Jacques Annaud. La passion charnelle sur laquelle il centre le film ne reflète pas assez la teneur dramatique et sociale du roman.
Une nouvelle hospitalisation plonge Marguerite Duras pendant cinq mois dans le coma dont elle sortira particulièrement meurtrie par des souvenirs de viol dont elle ne sait pas s’ils sont du domaine de l’hallucination ou de la réalité. Le tournage du film se poursuit avec une jeune comédienne Jane March qui joue son rôle et Tony Leung Ka Fai dans celui de l’amant chinois. La voix off de Jeanne Moreau, actrice fétiche de Marguerite Duras,  semble faire le lien.
Pendant ce temps, Marguerite Duras écrit L’amant de la Chine du Nord, qui est en fait l’histoire de L’Amant revisitée et surtout l’écriture du film qu’elle avait imaginé. L’Amant de la Chine du Nord paraît en 1991, en même temps que le film de Jean-Jacques Annaud sort sur les écrans ! Elle dit avoir passé un an de bonheur à se plonger une dernière fois dans l’univers sensuel de son enfance indochinoise.

 

 Les dernières années avec Andréa

Son dernier amant, le jeune Yann Andréa, surnom qu’elle lui a donné, Yann Lemée de son vrai nom, accompagne, soigne, et se soumet à la tyrannie de Marguerite Duras durant les dernières années de sa vie.
Ils se sont rencontrés en 1975 lors de la projection du film India Song à Caen. Il est littéralement envoûté et lui écrit des lettres d’amour et d’admiration sans bornes. Elle ne lui répond pas et un jour, lui fait parvenir son roman, qu’il apprécie un peu moins que les autres, mais il s’abstient de tout commentaire.  Elle comprend le signal et son intuition ne la trompe pas.  Il lui offrira l’exigence de vérité dont elle a besoin pour parachever son oeuvre. En 1980, elle lui demande de le rejoindre à Trouville où elle réside de temps à autre dans son appartement face à la mer. Il a 28 ans, elle en a 66. Alors, commence une vie tumultueuse à deux, dictée par l’amour des mots.
Elle en a fait son exécuteur littéraire.

En 1992, elle écrira sur lui Yann Andréa Steiner, il écrira sur elle, M.D., à propos de son hospitalisation en 1989. Il recueillera le texte de ses derniers écrits, Écrire et C’est tout, avant qu’elle ne décède le 3 Mars 1996. Yann Andréa disparaît alors pendant deux ans jusqu’à ce qu’il revienne avec Cet amour-là, récit de ces seize années avec elle qui sera adapté à l’écran par Josée Dayan avec Jeanne Moreau incarnant l’immortelle Marguerite Duras.