Illustration : Cayenne
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Au coeur de l'île

Réunion : Cayenne, si loin du bagne !

BAT'CARRE N°8 | Texte : Jean-Paul Tapie - photo : Géraldine Blandin -

Est-ce parce qu'il se trouve dans le fond du fond du cirque que l'îlet de la Cayenne est le moins connu du cirque de Mafate ? Peut-être. Le soleil, chaque jour, y séjourne un peu moins longtemps qu'au-dessus des autres écarts. Il semble l'effleurer, l'espace de quelques heures, l'arrachant à l'ombre matinale pour le replonger un peu plus tard dans l'ombre vespérale. C'est que l'îlet de la Cayenne est un îlet discret. Il ne se pavane pas, ne s'exhibe pas. Il est tellement niché au creux de la rivière des Galets qu'on a du mal à le repérer de loin. Le plus souvent, on ne le découvre qu'en arrivant dessus. Au détour du sentier qui serpente depuis la passerelle d'Oucy ou de celui qui longe discrètement la rivière depuis le Bronchard, ou en contrebas de celui qui descend de Grand-Place. Brusquement, Cayenne est là, sous vos yeux, devant vous. Quelques cases aux couleurs pimpantes, nichées dans la végétation, comme des femmes dissimulées sous les frondaisons, qui se taisent en vous apercevant de l'autre côté de la ravine, avant de reprendre leur conversation, un ton en dessous. Elles paraissent indifférentes au randonneur qui passe.

Cayenne attendra que vous preniez la peine de faire le petit détour de quelques minutes qui vous rapprochera de ses quelques cases, de son gîte flanqué d’un terrain d’atterrissage pour l’hélicoptère. Vous pourrez vous y reposer un instant, en attendant de gagner Grand-Place ou de poursuivre vers l’amont de la rivière des Galets, par où vous pouvez également rejoindre Grand-Place les Hauts : un superbe sentier sinueux vous attend à la Roche Ancrée pour vous voler votre dernier souffle et vous faire regretter de n’avoir pas fait halte à Cayenne.

Bien entendu, vous pouvez aussi choisir de passer quelques heures, voire la nuit, à Cayenne. On sait être accueillant, même si l’on ne court pas après le touriste avec force panneaux indicateurs, comme un peu plus haut, à Grand-Place, où les gîtes se disputent les randonneurs. Le gîte de Cayenne n’a rien de spécial, ni d’inoubliable. C’est le lieu qui l’est. Et si vous restez pour y passer la nuit ou quelques heures, vous découvrirez, à un quart d’heure à peine de l’îlet, le cimetière de Cayenne, que certains baptisent de Grand-Place, alors qu’il est nettement plus près de l’un que de l’autre.

Il fait l’objet d’une description dans un roman dont, oh tiens, quelle coïncidence, je suis l’auteur. La voici.

Le cimetière occupait un terrain de forme quadrangulaire. Il ne reflétait pas une activité fébrile. On mourait peu dans cet écart de Mafate. Ou, plus vraisemblablement, les candidats à l’inhumation se faisaient de plus en plus rares.

Un portail de bois permettait de franchir le grillage tressé de liserons. On avait écrit à la peinture blanche, sur les planches du portail, cette requête : Eteindre votre bougie avant de partir. Les tombes étaient éparpillées, un peu au hasard, semblait-il ; il n’y avait pas d’allées, juste de l’herbe, qui avait été tondue récemment. Certaines tombes étaient entourées de grilles, c’étaient les mieux entretenues. Des buissons de fleurs blanches poussaient un peu partout. Les croix, toutes identiques (elles provenaient sans doute du même fournisseur), portaient le nom du disparu et la date de sa mort, précédés de la mention DCD (j’avais déjà remarqué ce détail sur les croix plantées au-dessus du Gouffre, près d’Etang-Salé). Les Thiburce et les Thomas abondaient, suivis de plus loin par les Benoit et les Libelle.

L’emplacement était superbe, invisible du chemin mais incroyablement ouvert sur l’espace. Le bord du rempart du Maïdo ne semblait être qu’une étape vers le ciel. L’endroit aurait séduit tout adepte de la translation des âmes.

Maintenant, si vous ne me croyez pas, si vous ne me faites pas confiance, rendez-vous à Cayenne et visitez le cimetière. Vous n’en reviendrez pas.

Enfin, façon de parler, bien sûr !

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