Illustration : Cap Town
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Réunion

Escapade : Les chemins de la Table

BAT'CARRE N°9 | Texte : Jean-Paul Tapie - Photo : -

La Table Mountain est un compagnon indispensable ; une hauteur qui donne de la profondeur et du relief à la ville qui s'étale platement à ses pieds ; un écrin somptueux qui confère à un colifichet l'apparence chatoyante d'un joyau hors de prix. C'est un dossier contre lequel la ville s'appuie pour prendre ses aises, puiser de l'assurance et conforter la bonne image qu'elle a d'elle-même. Cape Town est un peu comme ces femmes au visage insignifiant que leur silhouette élégante désigne aux regards félins situés à bonne distance. En réalité, ce qui fait d'elle la ville du Cap, c'est tout ce qui l'entoure, tout ce que la nature a engendré en ce bout d'Afrique, et non ce que l'homme y a construit. Cape Town n'est pas une ville, c'est un lieu.

Marcel Proust recommandait de laisser les jolies femmes aux hommes sans imagination. Plus modestement, j’aimerais suggérer de laisser les villes splendides aux touristes sans curiosité. Paris, Istanbul, Rome, New York, Londres ou Vienne sont des villes faciles à aimer. Il suffit de s’y promener une heure pour avoir envie d’y passer sa vie.

Qu’on me comprenne bien : je ne suis pas en train de suggérer, assez hypocritement, que Cape Town n’est pas une jolie ville.

Mais je l’aime trop pour m’interdire d’en dire un peu de mal et de regarder la réalité en face : Cape Town n’est pas à proprement parler une jolie ville. Ce n’est pas non plus une ville laide, surtout en été, sous un dôme de ciel bleu, noyée d’une lumière particulière qui adoucit les contours et rapproche les confins. Mais il faut bien admettre qu’observée au ras du sol, la ville n’offre rien de franchement admirable, à l’exception du quartier malais – encore qu’il doive tout aux couleurs rutilantes dont on a repeint ses maisons – et de la corniche qui, au-delà de Sea Point, conduit aux plages de Clifton et de Camps Bay – et qui, elle, doit beaucoup à l’argent dépensé par les propriétaires pour y faire bâtir d’audacieuses et voyantes résidences.

En fait, Cape Town est une ville que, si elle était une femme, l’on qualifierait d’ordinaire. De banale.

Ou plutôt, une ville qui serait banale si elle n’était pas née dans un cadre aussi valorisant.

Elle n’est pas la seule dans ce cas : Rio de Janeiro ou Sydney sont en cela ses jumelles. Que serait Rio sans le Pain de Sucre ? Sydney sans l’Elisabeth Bay ? Hong Kong sans le Mont Victoria ? Ou Barcelone sans la colline de Montjuich ?

Que serait Cape Town sans la Table Mountain ?

Mais la question ne se pose pas, puisque la Table Mountain est là, et bien là, matrone tutélaire au-dessus de la ville dont elle semble avoir accouché un matin d’été austral.

Alors ce que je vous suggère, pour en tomber raide amoureux à votre tour, c’est de vous en éloigner. De prendre du recul. Et surtout de la hauteur.

Progressivement.

Si, jusqu’ici, vous m’avez fait confiance, alors suivez mon conseil : commencez par Lion’s Head.

Lion’s Head est un piton rocheux de 669 mètres censé ressembler à la tête d’un lion. Personnellement, je lui trouve plutôt un air de famille avec un grand singe, genre gorille, ou encore, plus trivialement, avec un cornet de glace que surmonte une crème glacée italienne. Un long sentier en fait le tour, gagnant peu à peu de l’altitude, jusqu’à rencontrer la partie rocheuse qui constitue le sommet de l’éminence. Là, la marche devient plus sportive. Un peu plus loin, on grimpe une petite échelle métallique, et encore un peu plus loin, on vous propose le choix entre le chemin classique, sans difficultés, et une variante alpine, équipée de chaînes et d’échelons scellés dans la pierre, où il faut mettre fréquemment la main. Cette attaque directe vous conduit en direction de trois pins parasols, les seuls arbres du piton. Là, vous rejoignez le chemin classique, qui vous mène au sommet après un dernier effort. La vue de Cape Town en contrebas vous en récompensera. Vous pourrez admirer, à vos pieds, les quartiers de Greenpoint et de Seepoint, le Waterfront et une partie du port. Signal Hill, devant vous, se charge de vous dissimuler le centre-ville, Downtown. Pour le voir, il vous faudra choisir un autre point de vue.

À l’évidence, celui que l’on découvre du haut de la Table Mountain s’impose. Bien entendu, comme la plupart des touristes, vous pouvez en faire l’ascension par le téléférique. Mais pourrez-vous vous regarder dans la glace le soir même, en regagnant votre chambre d’hôtel ? Pas sûr. Alors faites un effort, oubliez la gare du téléférique et ses hordes de bus, de taxis et voitures particulières garés sur des centaines de mètres alentour, et roulez jusqu’au petit parking de Platteklip Gorge.

Platteklip Gorge n’est pas de ces sentiers qui vous prennent en traître, qui commencent en montant à peine, enchaînent d’un air bonasse quelques virages serrés avant de vous mener au pied d’un raidillon qui vous fait flageoler les guiboles, sauf qu’il est trop tard pour revenir en arrière. Non, Platteklip Gorge est un sentier franc, honnête, radical – un peu comme ces individus à l’aspect revêche, voire hostile, qui semblent vous dire : " Acceptez-moi comme je suis, sinon passez votre chemin ! "

Platteklip Gorge aussi vous encourage à passer votre chemin, si je puis dire. Levez les yeux : tout ce que vous devez grimper se dévoile à vous d’un seul regard. Tout là-haut, au fond de l’étroite gorge, vous distinguez la faille par laquelle vous atteindrez dans une, deux ou trois heures (pour les vraiment lents et vraiment courageux et vraiment tenaces) la sortie sur le plateau sommital. Alors mon conseil : attaquez-le un jour où les nuages enveloppent de bonne heure la Table Mountain. Double avantage : vous ne verrez pas trop tôt ce qui vous attend et vous ne souffrirez pas de la violence du soleil sur ce sentier sans un pouce carré d’ombre. Autre conseil : attaquez Platteklip un jour de nuages mais aussi de vent léger qui viendra les balayer de temps à autre, et notamment quand vous serez là-haut.

Il existe un autre chemin pour les randonneurs raisonnables, c’est celui qui, partant juste avant la station du téléférique, monte jusqu’au pied d’une barre rocheuse qu’il longe ensuite pendant plusieurs kilomètres, parcourant toute la face montagneuse jusqu’au pied de Devil’sPeak, à une hauteur de deux cents mètres environ. Vous croiserez le chemin de Platteklip et quelques autres. La vue est moins spectaculaire que de Lion’s Head ou de Table Mountain, ou encore de Devil’sPeak (nous y viendrons dans un instant), mais plus panoramique. Il s’agit en fait d’un traveling à pied. Durant les trois ou quatre heures de la randonnée, vous découvrirez lentement Cape Town à vos pieds comme si vous tourniez autour, tel un prédateur patient ou un amoureux timide.

J’ai envie de vous dire : " Puisque le chemin aboutit au pied de Devil’sPeak, pourquoi ne pas en tenter l’ascension ? " Mais je ne suis pas un de ces guides sadiques dont le but inavoué est de faire cracher leurs poumons à leurs clients, si tant est qu’il leur reste encore des jambes. Réservez cette ascension pour un autre jour, elle mérite bien une journée pour elle seule. La montée est moins raide que Platteklip – en tout cas sur l’ensemble – mais la vue que l’on a de là-haut est, à mon sens, plus spectaculaire encore que celle du haut de la Table Mountain. Vous découvrirez toute la plaine septentrionale qui s’étend au-delà des banlieues nord de Cape Town. Vous distinguerez au loin les Monts Hottentot, les vignes de Stellenbosch, les plages de Somerset. En regardant sur votre gauche, vous verrez toute la baie de Cape Town au centre de laquelle s’étend, plate, anodine, et pourtant chargée d’histoire contemporaine, Robben Island. En vous retournant, vous ferez face à la Table Mountain, vous admirerez son plateau sommital dans toute sa largeur, vous apercevrez même Beacon’s Peak, son point culminant. Si ça se trouve, vous aurez peut-être même une pensée reconnaissante pour moi.

Reconnaissance qui risque de vous faire défaut si vous vous engagez sur d’autres chemins plus périlleux, plus âpres, plus exigeants, tels que celui qui monte sous la ligne du téléférique, ou encore celui de Diagonal, dans la Porcupine Ravine. Je ne les conseille qu’aux randonneurs aguerris qui n’hésitent pas à mettre la main à la pâte – pardon, à la roche – et que de courts passages vertigineux n’effraient pas. Vous oublierez la difficulté en imaginant – pour ceux qui suivront le sentier sous le téléférique – les réflexions admiratives, nuancées de fiel, des paresseux qui montent à bord du cable car et qui vous apercevront en contrebas en train de triompher de la verticalité : " Mon Dieu, regarde ceux-là, juste en-dessous de nous ! Il faut un sacré courage pour oser passer par là !... Oh, tu sais, il faut surtout de l’inconscience, si tu veux mon avis… "

Bon, trêve d’imagination. Vous l’aurez compris : tous les chemins de la Table Mountain vous mèneront à Cape Town. De là-haut, vous en tomberez amoureux, et cet élan instantané des yeux et du cœur changera à jamais votre regard sur la ville, même en bas, au plus près, la magie des lieux gardera son empreinte, tel un parfum de fleurs sauvages. Et vous ne le regretterez pas !

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