Illustration : Col ou sommet ?

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Col ou sommet - Lequel préférez-vous ?

BAT'CARRE N° 10 | Texte : Jean-Paul Tapie - Photo : Géraldine Blandin -

A peine l'enfant né, il nous faut choisir.
Jean-Claude ou Brandon ? Jessica ou Marie-Cécile ? Puis sein maternel ou lait maternisé ? Et ça continue !
Les yeux de maman ou le menton de papa ? Les gâteries de Tata Marcelle ou le gâtisme de Tonton Jules ? Dolto ou Montessori ? Tintin ou Astérix ?
Echapper à la famille et à l'enfance ne suffit pas ! Collège ou lycée ? Grec ou latin ? Lettres anciennes ou maths modernes ? ES ou S ?
Et à peine diplômé, c'est reparti : Vanessa ou Katia ? Jason ou Kevin ?
On continue, on continue ! Pour la lune de miel, Venise ou Bruges ? Et pour le plat principal, viande ou poisson ? Avec quel vin : Bourgogne ou Bordeaux ? Et pour...
On n'en finit pas. Vivre c'est choisir.
Jusqu'au jour où l'on se retrouve face à l'alternative ultime : col ou sommet ?
Ce n'est pas une colle, vous êtes sommé de choisir !

En clair, préférez-vous atteindre un sommet ou franchir un col ?

La question n’est pas anodine et la réponse est tout, sauf sans importance. Elle en révèle bien plus sur votre personnalité et votre idéal dans l’existence qu’une batterie de tests pour entrer dans une multinationale ou un questionnaire pour participer à un jeu télévisé.

Moi, je vous le dis tout net, je suis col, quasiment depuis toujours, et certainement à jamais. Bien sûr, il m’est arrivé de me retrouver au sommet, jamais très longtemps, et rarement en pleine forme. Mais il m’est arrivé aussi de faire marche arrière avant même d’y parvenir. Sans véritable regret. Et sans le moindre remords. Jamais je n’en ai éprouvé la joie que j’en espérais. Juste le soulagement qu’il ne soit plus besoin d’aller plus haut. Le sommet m’a toujours frustré. Sauf celui du Mont Blanc, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il n’y a pas plus haut en France, alors voilà, ça c’est fait.

Il n’existe pas d’études sérieuses sur ce qui différencie l’amateur de sommet du partisan du col. Mais si j’en juge d’après ma propre expérience et de savantes observations, je crois pouvoir affirmer ce qui suit.

L’amateur de sommet est un ambitieux doublé d’un prétentieux. Il a un but et veut qu’on le sache, surtout s’il l’atteint. Il veut ce qu’il y a de plus haut. Il ne se contente pas du camp de base, ni des camps successifs. Il doit planter son drapeau là où rien ne lui fera de l’ombre. Pour en donner l’assurance au monde entier, il se fera prendre en photo et la publiera sur son blog, sur Facebook, sur Tweeter, à croire que l’on n’a pas inventé les réseaux sociaux pour autre chose.

Où se rencontrent les puissants de ce monde ? Au sommet, jamais au col. Qu’un artiste nous livre sa plus belle œuvre, et il est au sommet de son art. Un sportif décroche une médaille d’or ? Normal, il était au sommet de sa forme.
Apparemment, rien d’important ne se déroule au col qui mérite de faire la Une des journaux.

Normal, le col est passage quand le sommet est objectif. Le sommet ne sert à rien puisque, à peine atteint, on lui tourne le dos et l’on s’en éloigne. Alors que le col, lui, est une étape. Il sous-entend une suite, une continuité, mais qui peut aussi être une rupture.

Un exemple tiré d’une expérience récente : le mois dernier, quand j’ai fait le tour des Annapurnas, je n’ai atteint le sommet d’aucun d’entre eux, mais j’ai franchi le Thorong La, un col à 5416 mètres d’altitude, niché entre deux sommets, sans lequel je n’aurais pu accomplir qu’un demi-tour. De l’autre côté du col, le monde semblait avoir changé. Ce n’était plus la vallée encaissée et sombre de la rivière Marsyangdi, c’était une tout autre vallée, celle de la Kali Gandaki, dont le vaste lit, à peine inondé, semblait trancher la terre brune et sèche. Plus de maigres pâturages, mais des champs. Plus de frileux hameaux regroupés autour d’un chorten, mais de jolies agglomérations sinuant au pied d’un gompa – monastère de bouddhisme tibétain. C’était toujours le même pays, mais ce n’était plus le même paysage. Le col, tel un magicien, ou plutôt tel un enchanteur, avait transformé tout cela.
Un col ne flatte pas notre ego, mais il enrichit notre moi profond. Il nous permet d’aller ailleurs, de rencontrer autrui. Vous franchissez un col,  et le monde change, vous découvrez une nouvelle vallée, une nouvelle population, de nouvelles mœurs, de nouvelles croyances. Parfois même, grâce au col, vous découvrez la liberté. Un pas avant le col, vous êtes un homme traqué ; un pas après, vous êtes un homme libre.
Aucune raison d’en faire une photo,  ni d’alerter les médias.

Le sommet peut certes faire beaucoup pour la découverte de soi ; le col est indispensable à la découverte des autres.
Col ou sommet, à vous de choisir selon votre personnalité. Mais que vous choisissiez le sommet ne doit pas vous faire oublier que pour venir au monde, vous êtes d’abord passé par un col. Demandez à votre mère, elle s’en souvient certainement.
 

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