Illustration :

Escapade

La dame de la vallée perdue

BAT'CARRE N°11 | Texte : Jean-Paul Tapie - Photo : Adeline Melliez -

Une vallée perdue est une vallée qui ne mène nulle part. L'expression est romanesque à l'excès. C'est une séquelle de lectures adolescentes : Jules Verne, Stevenson, Frison-Roche, Paluel-Marmont et bien d'autres auteurs publiés dans la Petite Bibliothèque Verte ou la Collection Rouge et Or. Telle est donc la vallée du Vénéon entre les Alpes du nord et les Alpes du sud, une vallée perdue, au coeur de laquelle une femme, tel un personnage de roman, tient à elle seule un petit hôtel, restaurant, café littéraire et spectacle musical...

Normalement, une vallée monte vers un col qui permet de franchir une barre montagneuse et vous conduit, de l’autre côté, dans une autre vallée. Une vallée perdue ne mène nulle part. À un moment donné, elle se heurte à une paroi apparemment infranchissable, et cela ne donne pas forcément un cirque comme celui de Gavarnie. La route s’arrête, elle ne va pas plus loin. Avec un peu de chance, elle se prolonge d’un sentier qui permet de monter un peu plus haut. Mais pas de col en vue. Pour passer de l’autre côté, il faudra sûrement, au bout du sentier, escalader la dernière partie. Sans être certain de trouver une autre vallée de l’autre côté. En clair, une vallée perdue est un cul-de-sac.

Telle est la vallée du Vénéon dans l’Oisans. À la sortie du Bourg d’Oisans, il faut quitter sur la droite la route qui mène au col du Lautaret pour s’engager sur une route qui a tout l’air de savoir où elle va. Au Bourg d’Arud, juste à l’aplomb des Deux-Alpes, vous apercevez les dernières remontées mécaniques. Au-delà, la vallée tourne le dos à tout ce modernisme encombrant, cette société des loisirs acharnée. Elle s’ensauvage, si j’ose dire, un peu plus à chaque kilomètre. Par endroits, le Vénéon se précipite en chutes d’eau à flanquer la trouille à n’importe quel kayakiste confirmé. Il se calme un instant grâce à un barrage, mais déjà la route, au-delà d’une base nautique, entreprend, à coups de larges lacets, de franchir une gorge étroite dans laquelle a été installée une via ferrata, pour se hisser à la hauteur de Saint-Christophe-en-Oisans, un village dont les hautes maisons se précipitent de part et d’autre de la route, comme si elles rêvaient de voir passer le Tour de France. Là, sur la gauche, dans la portion la plus étroite, un petit hôtel qui a l’air de rien, La Cordée, tenue d’une main brouillonne, mais efficace, par une femme du pays, Marie-Claude Turc.

L’endroit est aussi inattendu que la propriétaire : on entre dans ce qui paraît être un bistrot, mais qui s’avère être un véritable capharnaüm, une caverne d’Ali Baba, mais remplie de brimborions inutiles et bon marché. On trouve de tout dans cette salle de bistrot : des peluches énormes, des couteaux suisses, des lunettes de vue, des briquets, des cartes postales, des friandises, des guides touristiques, des lunettes de soleil, des bonnets en laine, des journaux, des désodorisants pour voiture, des livres, des albums de photos, des bibelots, des baromètres, des figurines kitsch en pâte colorée… On dirait un inventaire à la Prévert, ou encore un jeu de Kim, ce jeu où vous disposez d’une minute pour tenter de caser dans votre mémoire un maximum d’objets insolites que vous devez ensuite énumérer. La patronne du lieu semble incapable de refuser tout ce que les représentants de passage lui proposent de prendre en dépôt. Cette disponibilité est probablement dans sa nature. Elle s’occupe pratiquement de tout dans son hôtel-restaurant, à peine aidée par une aide en cuisine. Elle sert en terrasse, au comptoir et en salle. Elle monte vérifier si les chambres ont été faites. Si vous le lui demandez, elle ira aussitôt mettre en marche le hammam qu’elle a fait installer dans une bâtisse derrière l’hôtel. Elle donne l’impression de tout faire, et d’avoir le temps de tout faire. Elle ne se hâte jamais. Elle devrait être classée en même temps que son établissement.




Une salle un peu sombre, au-delà du bistrot, tient lieu de restaurant, une demi-douzaine de tables, où l’on vous sert une cuisine locale fortement imprégnée d’herbes sauvages que la patronne ramasse elle-même. Quand ? Mystère et boule de gomme ! La nuit, peut-être…

Elle doit disposer d’encore un peu de temps libre, car elle a annexé une autre maison, derrière l’hôtel, qu’elle a transformée en salle de spectacles. Je m’y trouvais au moment de la Fête de la musique : une chorale de la région régalait un auditoire d’une cinquantaine de personnes avec un répertoire de chants d’Europe centrale. Des échos slaves, tziganes ou russes dans un village de l’Oisans : incongru et surprenant.

Au-delà de Saint-Christophe, de La Cordée et de sa pittoresque patronne, la route continue sur une quinzaine de kilomètres jusqu’à La Bérarde, terminus, tout le monde descend. Et tout le monde grimpe : à partir de là, on peut atteindre une demi-douzaine de refuges d’où s’élancent les alpinistes à la conquête de la Meije et autres sommets. Les débutants s’exercent sur la Tête de la Maye. De belles randonnées, enneigées jusqu’à la mi-juin, parfois au-delà, sont là pour vous prouver que toute la montagne n’a pas été annexée, équipée, outillée pour le plaisir des seuls skieurs.

Vous êtes arrivé au cœur de la vallée perdue. Mais elle n’est pas perdue pour tout le monde.

Votre avis nous intéresse, soyez le premier à vous exprimer !