Illustration : Fou en long, en large et en diagonale

Escapade

Fou en long, en large et en diagonale

BAT'CARRE N° 13 | Texte : Jean-Paul Tapie - Photo : Richard Bouhet pour l'AFP -

La course qui consiste à traverser la Réunion d'un bout à l'autre a porté bien des noms et connu bien des avatars. La toute première, en 1989, s'est déroulée dans le sens nord-sud et a été baptisée " La marche des cimes ". L'année suivante, en changeant de sens, elle a changé de nom : elle est devenue " La grande traversée ". Qui a disparu avant de ressusciter doublement, avec " La passe-montagne " en automne et " La course de la pleine lune " au printemps. Une seule a survécu, la seconde, mais elle a encore changé de nom : " Le grand raid ". Sauf qu'à la suite d'un article dans une revue spécialisée, elle est devenue, dans la bouche de nombreux compétiteurs, notamment métropolitains, " La diagonale des fous ". L'auteur de l'article s'était inspiré du titre d'un film de Richard Dembo, " La diagonale du fou ", titre puisé dans le vocabulaire du jeu d'échecs.

Fin de l’historique. Si vous souhaitez en savoir plus sur le sujet, il existe un excellent livre d’Olivier Bessy, plus quelques autres ouvrages sur la question.
Ce n’est pas le propos de cet article. Ce dont j’entends vous parler, c’est du Grand Raid vu de l’intérieur. En direct du cerveau d’un fou.
J’y ai participé une demi-douzaine de fois (sans compter une Grande Traversée et quelques Passe-Montagne). Je n’ai pas toujours terminé. Mais j’ai fini une fois dans les cent premiers (96ème exactement, en 1995). Avant que votre admiration ne s’exprime, je précise que c’était à une époque où le nombre de participants était bien moins important qu’aujourd’hui : moins de 600 finisseurs. Et le profil de la course était encore à taille humaine : 123 kilomètres et 6350 mètres de dénivelé positif.
Observez le profil de la course : on croirait une courbe des températures chez un malade sujet à de brusques accès de fièvre. Ce n’est pas une comparaison anodine : chaque concurrent pourrait, en suivant le profil du bout du doigt, vous renseigner sur ce qu’il ressentait à ce moment précis de la course. Pas besoin d’être lunatique, ou cyclothymique : même le concurrent le plus équilibré au départ subit lui aussi ces hauts et ces bas.


Cool, Raoul !

La course commence par une tension qui s’accentue jusqu’au coup de sifflet donnant le départ. Depuis des heures, vous vous demandez si vous allez être à la hauteur, si vous n’allez pas piteusement vous effondrer dès que la pente va s’accentuer et renoncer avant le cinquième kilomètre. Vous avez envie de vomir, de pisser, votre ventre se tord, vous souffrez mille douleurs, votre corps n’est que souffrance. Autant regarder la vérité en face : vous n’êtes pas prêt, vous ne l’avez jamais été. Vous envisagez de vous carapater en douce. Mais le départ vous libère. Vous vous laissez emporter par l’ambiance, brusquement vous avez des ailes, vous devez vous contrôler pour ne pas piquer un sprint dès la ligne franchie. Vous avez envie de rire, de plaisanter, de parler ; vous aimez les inconnus qui vous entourent ; vous avez l’impression, si vous êtes zoreil, que vous pourriez parler créole avec l’accent de Saint-André ou de Saint-Joseph, au choix. Puis vous vous raisonnez, vous vous répétez qu’il reste plus de 120 kilomètres à parcourir, vous vous exhortez au sérieux et à l’impavidité. De toute façon, l’accentuation de la pente vous aide à remettre vos idées en place. C’est parti, vous venez de quitter la chaussée bitumée, vous êtes sur le sentier et vous vous souvenez à quel point les sentiers réunionnais sont exigeants et piégeurs. Très vite, vous avez dans la tête un ordinateur de course qui enregistre toutes les données : vos muscles sont bien huilés, les articulations sont souples, le souffle est profond et rythmé, vous n’avez pas faim, vous buvez régulièrement, taux de sucre stable dans le sang, pas de risque d’hypoglycémie. Tous les voyants sont au vert. Vous avez l’impression que vous n’avez jamais été aussi en forme et vous ne pouvez vous empêcher de commencer à revoir à la baisse les temps de passage que vous vous étiez fixés.
Sauf que vous commencez à trouver cette portion un peu fastidieuse, plus longue que dans votre souvenir. Elle n’en finira donc jamais ! Où est donc ce fichu poste de contrôle ? Il devrait être là ! Et si vous l’aviez dépassé sans vous en apercevoir ? Impossible !

Il a dû être repoussé de quelques kilomètres, ce n’est pas possible. Vous avez l’impression de ne plus avancer. Vous forcez légèrement l’allure. Oh l’erreur ! Oh la boulette ! Votre souffle vous rappelle que vous êtes en train d’essayer de courir à plus de 1500 mètres d’altitude. Votre corps fait parvenir au cerveau quelques données inquiétantes. Vous vous apercevez qu’ils parlent tous les deux de vous à la troisième personne, comme deux médecins au pied du lit d’un malade : ils sont des observateurs neutres de votre effort et ne se gênent pas pour critiquer votre comportement. Vous ne comprenez pas leur attitude. Ils devraient vous encourager et au lieu de cela, ils vous jugent, désapprouvent votre envie d’accélérer, se demandent pour qui vous vous prenez.

Fonce, Alphonse !

Mais voici le fameux contrôle, il est là – en plus, il précède un long faux-plat prolongé d’une longue descente que vous aimez bien – et dans l’euphorie de l’objectif atteint, tout le monde se réconcilie. Les deux médecins vous sourient, rassurants. Votre corps se remet à envoyer des données encourageantes, votre cerveau en prend connaissance en hochant aimablement la tête : vous êtes entre les mains d’une équipe compétente et formidable. L’union faisant la force, vous recommencez vos calculs : si j’arrive à Cilaos avant cette heure-là, je m’arrête une demi-heure, ce sera largement suffisant pour me restaurer et me faire masser, je repars et… Comme Perrette faisant des plans sur la comète, vous venez de manquer de vous étaler de tout votre long dans les scories. Vous vous reprenez, en colère contre votre légèreté. Vivement que cette descente se termine… Normalement, vous auriez dû en voir déjà le bout, ce n’est pas possible, ils ont rallongé le parcours…
La mi-course, enfin. Dans votre tête, la voix de Radio-Râleur s’éteint, remplacée par celle d’un journaliste sportif qui commente votre performance avec des adjectifs dithyrambiques.
Arrêt au stand. Votre corps se met à tourner au ralenti. Vous récupérez. Tout irait mieux si vous aviez un peu plus d’appétit. Vous savez qu’il faut s’alimenter, mais bon, ça ne passe pas, ces pâtes doivent être mal cuites, ou pas assez beurrées, ou trop sèches… Vous vous rendez compte que, sans en avoir eu conscience, Radio-Râleur vient de reprendre son programme d’émissions.


Ça repart, Gaspard !

Pour l’oublier, vous repartez. Désormais, à chaque mètre parcouru, vous vous dites que l’arrivée se rapproche. D’y penser vous rend presque hilare. Si vous vous écoutiez, vous vous mettriez à courir sur cette portion de route.
Surtout ne vous écoutez pas !
Dès la montée suivante, vous comprenez que vous venez d’entrer dans une autre course. Désormais, la voix geignarde ou plaintive dans votre tête ne cessera plus d’émettre et votre corps va multiplier comme à plaisir les messages d’alerte : une petite douleur dans le genou droit… une autre au bas des reins… l’horreur de cette descente dans mes mollets… les ravages de cette montée dans mes quadriceps… l’ennui de cette portion plate dans ma tête… Peu à peu, le monde extérieur se ferme à vous ; vous devenez un monde à vous tout seul, un monde en perdition ; comme un naufragé quelques heures après le naufrage, vous prenez conscience que vous êtes tout seul dans votre chaloupe, qu’elle prend l’eau de partout, que vous n’avez de provisions que pour deux ou trois jours et que l’océan, autour de vous, est immense, interminable, infini. D’ailleurs, si ça se trouve, il n’y a plus aucune terre émergée, il n’y a que vous sur ce vaste océan, ou plutôt ce sentier qui n’en finit pas, qui n’en finira plus, qui vous conduira jusqu’au bout, mais pas le bout que vous imaginiez en prenant le départ.

Radio-Râleur s’est tu : des terroristes en ont pris le contrôle et balancent sur les ondes des messages plus terrifiants. Ils déversent dans votre esprit des tombereaux de plaintes, de gémissements, de prophéties de mauvais augure, de menaces, d’insultes. Votre corps se bouche les oreilles, il essaie de ne rien entendre. Réfugié au fin fond de votre cerveau comme De Gaulle à Londres en 1940. Un ultime îlot de résistance continue de vous encourager à mettre un pied devant l’autre, à venir à bout de cette côte, à profiter de la douce pente de l’autre versant. De temps à autre, une question jaillit au milieu de ces voix contradictoires : où est la joie de tout à l’heure ?

Tu t’affoles, Jean-Paul !

Brusquement, vous réalisez que cette voix, ce n’est plus la vôtre. Vous ne connaissez pas la personne qui est en train de se plaindre, de se lamenter, de dire que ce n’est pas juste, que ça ne devrait pas être aussi dur, on ne vous avait pas dit que ce serait aussi difficile. Vous vous mettez en colère en constatant que dans cette portion où vous êtes censé monter, le sentier descend, vous fait perdre un dénivelé qu’il va falloir reprendre. Ce n’est pas du jeu. La colère vous gagne, bientôt il n’y en a plus que pour elle. Elle a pris le contrôle. Elle a confisqué le mégaphone et on n’entend plus qu’elle. Elle exhorte le corps à la rébellion. Elle balance des arguments qui vous auraient paru stupides il y a encore quelques heures, mais qui à présent vous semblent raisonnables. Les organisateurs de cette course sont des salauds, tout simplement, appelons les choses par leur nom. De quel droit vous imposent-ils cette montée hallucinante au centième kilomètre ? Et ce détour, est-il vraiment indispensable ? Comment est-il possible que l’on laisse agir des types pareils en toute impunité ? Il faudrait les arrêter, les emprisonner, les mettre hors d’état de nuire ! Que fait la police ? Vous n’avez plus qu’une envie, les dénoncer aux journaux, mettre à jour devant les yeux de tous leurs méfaits et leur cruauté. Si vous abandonniez, quelle claque ce serait pour eux ! Ils ne feraient plus leurs fanfarons en lisant ce que vous déclareriez à la presse ! Les journaux locaux feraient leurs gros titres de vos récriminations : " Un concurrent dénonce l’inconscience des organisateurs et se porte partie civile ! Trois arrestations et deux mises en examen ! Le directeur de la course tente de mettre fin à ses jours après avoir demandé pardon au concurrent dans une dernière lettre ! "

Voilà, ça y est, vous êtes devenu fou ! Complètement fou ! Vous êtes totalement à votre place dans cette course réservée aux individus dans votre genre ! Vous atteignez le dernier sommet, vous entamez l’ultime descente ! Ah ah ! Un rire sarcastique vous déchire la poitrine. Ils croyaient venir à bout de vous ! Ah les fous ! Il n’y a plus que des fous dans cette course et vous vous sentez remarquablement bien, vous n’avez jamais été mieux, vous êtes fou, irrémédiablement fou et c’est tellement bon !

Fin

Je ne saurais trop vous recommander la nouvelle " Putain de Roche Ecrite ! ", récompensée par le Prix de la nouvelle de l’océan Indien et parue chez Orphie. Son auteur est le même que celui de cet article : c’est une garantie qui vaut de l’or.
 

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