Illustration : L'identité peule
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Les Peuls, en terre du Macina

Les Peuls, en terre du Macina - Épisode 3

Texte et Photo © Pascale KOUASSIGAN -

Pascale Kouassigan a filmé un documentaire sur le peuple Peul en terre du Macina.
Elle nous fait découvrir aujourd'hui la fête du Yaraal classée au patrimoine mondial de l'UNESCO après avoir développé un chapitre sur l'identité Peul et un autre sur la folle équipée du Niger. Bonne découverte d'une histoire qui traverse le temps dans le souffle du delta du Niger.

 Avant-propos

Pascale Kouassigan a filmé un documentaire sur le peuple Peul en terre du Macina. Ses études et ses recherches renforcées par ses ascendances peules du côté de sa grand-mère l'ont poussée à se lancer dans cette aventure qui se poursuit, car, sur place, elle a tissé des liens de solides amitiés. Ce périple extraordinaire et particulièrement riche lui offre l'occasion de poursuivre sa démarche par l'écriture. Ainsi, elle va partager, en plusieurs épisodes, avec les lecteurs de Bat'Carré ses connaissances sur ce peuple de pasteurs, son odyssée, ses traditions, ses légendes.

 Épisode III - La fête du Yaraal

Le mot Yaaral signifie sortir dégoulinant d’un plan d’eau. Au Macina, c’est une fête annuelle célébrant le retour de transhumance des bergers et de leurs troupeaux,  partis parfois jusqu’en Mauritanie pour une cure salée. Elle a lieu au moment de la décrue du Djoliba, le fleuve Niger, à l’approche de la saison froide, vers novembre ou décembre.

Cette fête a lieu dans le village de Diafarabé situé au bord du fleuve, à l’endroit même où le Niger se scinde en deux bras. Le défluent qui s’est formé est  le Diaka. C’est ce bras que les bergers et leurs troupeaux doivent  franchir pour se rendre après les festivités du Yaaral, plus au nord dans le delta, au lac Débo.


Première partie, la genèse de la fête du Yaaral

 La parenthèse utopiste de la Dina

Le Yaaral est un héritage païen de l’ancien empire théocratique du Macina appelé Dina de 1818 à 1863.

Cet empire fût dirigé par le roi peul Seikou Amadou puis par son fils et successeur Amadou  Seikou. À l’aube de l’année 1818,  l’islam est imposé dans tout le royaume. Sa capitale était Hamdallaye,  contraction de " Al Hamdu Lillahi " louange à Dieu, elle se situe à quelques encablures de Mopti… 1818 est décrété l’an zéro, tout ce qui précédé relève de la préhistoire. C’est alors que Le monarque abandonne son nom clanique, Barry, pour celui plus islamisé de Cissé. Il est davantage versé dans l’islam que dans le pastoralisme. Son royaume utopique basé sur ce que les historiens peinent à qualifier,  rêve de perfection ou délire géométrique, fût dessiné en une journée, construite en 3 ans et dura 45 ans.

Le chiffre est 7 est un chiffre qui porte chance en islam. Seikou Amadou a donc voulu bâtir son royaume sur la base de ce chiffre 7. Enroulé dans 7 bandes de coton, le souverain dispose des 7 qualités cardinales. Plusieurs villages sont construits sur ce modèle, tous nommés, Saré-Dina, ils sont composés de 7 clans et de 7  quartiers. Pour les 30.000 âmes que compose le groupe peul du delta, 600 écoles coraniques sont construites. L’école est obligatoire à partir de 7 ans pour les garçons comme pour les filles.  Rythmée par la prière, la journée des Macinankobé, habitants de l’Empire du Macina est toute dévouée au service divin. Citadins vêtus de longs habits, ils sont priés d’éviter tout contact avec la poussière. Ce sont des êtres de la société,  plein de manières étudiées,  qui présentent un masque pour chaque circonstance, en parfait accord avec leur tenue vestimentaire. Ce sont les Peuls noirs, très loin de la spontanéité des Peuls rouge,  bergers du delta. Le régime de la Dina au sein duquel les sujets sont surveillés est donc très strict. Tout contrevenant aux règles, surpris par exemple en train de danser,  se voit taxé d’une amende de 5000 cauris.

Puisqu’il faut se préoccuper d’élevage, les troupeaux aussi font l’objet d’une organisation militaire. Fini le temps de l’errance et de l’ignorance. La sédentarisation des populations nécessaire au service de la théocratie n’étant pas conciliable avec le nomadisme, c’est donc sur la composition des troupeaux et de leurs mouvements que le régime gouverne.

Il y a désormais les bêtes qui restent au village pour assurer la subsistance des familles, celles qui s’éloignent au plus dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres  et celles de la haute transhumance. Le diandé est un cheptel de base composé de 7 troupeaux. Calendrier, itinéraire et  durée des mouvements  sont imposés. Une seule piste désormais sécurisée doit être suivie par les Peuls, parce que les rixes sont fréquentes avec les autres groupes nomadiques que sont les Maures et les Touaregs pour occuper les pâturages.

En l’an III de cette dynastie, soit en 1821,  se déroule la première célébration du Yaaral,  rituel païen que Seikou Amadou concède à ceux qui assurent la transhumance. Elle se déroule  un samedi,  jour  de victoire du souverain sur  les bambaras.

En 1863, El Hadj Omar Tall, chef Toucouleur - peuple qui rassemble plusieurs ethnies qui parlent toutes la langue peule - assiège et rase Hamdallaye et construit en lieu et place sa forteresse. C’est la fin de l’utopie qui laissera des  traces dans l’organisation sociale et pastorale, sans pour autant modifier la nature profonde du Peul.

 

 Préparatifs du Yaaral

Chaque année depuis lors, la fête du retour de transhumance a lieu au début de la saison froide, mi-novembre, début décembre lorsque le fleuve amorce sa décrue. Rive gauche du Diaka, dans des tourbillons de sable inondés par une violente lumière blanche, les troupeaux arrivent une quinzaine de jours avant la grande traversée.  Près de cent mille bovins stationnent dans une zone d’attente jusqu’au signal du dioro, le maître des pâturages, seul habilité à donner le signal pour rejoindre l’autre rive avec les animaux. Ambiance suffocante et sensations de mirages sur une plaine où la visibilité est nulle après cinquante mètres.  Dans un sol brûlant, les troupeaux font toute la journée de sempiternels va-et-vient entre le bord du fleuve et les petites zones de pâturages. Abrités sous un arbre, les pâtres vont au rythme de leurs bêtes, de leur sieste,  de leur soif et de leur faim.  C’est un paysage aride  fait d’épineux, d’acacias et de tamariniers qui les entourent. Les bergers partis en transhumance sont rarement propriétaires de toutes les bêtes dont ils ont la charge. Les troupeaux sont souvent composés de bêtes provenant de l’héritage familial et d’autres appartenant à des parents ou  à des dignitaires. De retour, les bergers doivent rendre compte de leur périple,  justifier les pertes éventuelles et exhiber leurs bêtes les plus grasses.

Le jeudi précédent le Yaaral qui a toujours lieu un samedi, les bergers à Diafarabé  traversent le Diaka sans leurs bêtes pour aller dans leur village retrouver leurs proches. Ils font le tour des concessions arborant fièrement leur kassa, couverture de laine  noire de mouton,  parsemée  de motifs au fil rouge, blanc et jaune. Elles sont confectionnées le plus souvent par leur mère pour la grande occasion.

En solo ou en groupe, ils s’exercent une ultime fois à l’art de déclamer des poèmes, le langage autant que le troupeau étant les deux piliers de la tradition peule. Au moment de la traversée, cet art fait l’objet d’un concours indissociable de celui qui récompense les plus belles bêtes.

Au cours de la longue et éprouvante transhumance, pour rester humains parmi les bêtes, les bergers composent des poèmes, souvent bucoliques, à la gloire de leurs bêtes de leur généalogie. Ce qui fait la qualité de ce genre poétique appelé jammooje na’i ce n’est pas le sens du poème, mais la performance linguistique. La  recherche de la perfection par l’auteur à trouver des mots qui s’enchaînent les uns aux autres dans une construction rythmique et mélodieuse.

En cela, le Yaaral est un rite durant lequel les bergers viennent rappeler à ceux rester au village l’origine de leur peuple. C’est pourquoi hordes de bovins et flots de mots défilent à l’unisson.

À suivre dans le prochain épisode, le jour de la fête du Yaaral…

 

 Épisode II - L'identité peule


 Légendes originelles


Il y a bien longtemps, la constellation des pléiades a dû servir de guide à deux enfants chassés de leur village. Nul ne sait où ni à quand remonte ce récit…

On raconte que deux enfants, une jeune fille et un jeune garçon se mirent un jour à parler une langue inconnue de leur communauté. Apeurée, celle-ci  les chasse loin du village. Ces enfants errèrent durant des jours et des nuits. Ils traversèrent des bois, des clairières, suivirent le cours d’un fleuve. Epuisés, ils s’arrêtèrent au bord d’une mare. C’était peut-être la saison froide. Ils allumèrent un feu. Au fond de cette mare vivait un troupeau de bovins. Attirés par les flammes, les animaux sortirent de l’eau. Les deux enfants adoptèrent ces bêtes avec lesquels ils nomadisèrent des millénaires durant,  croisant sur leurs routes d’autres peuples itinérants. D’origine divine, langue et troupeau restent à jamais liés pour le peuple Peul.

Cette histoire figure parmi un vaste registre légendaire dans lequel les Peuls puisent en permanence. Ne pouvant pas véritablement situer l’origine géographique de leurs ancêtres, cet univers imaginaire leur sert d’ancrage pour habiter le monde à leur propre manière.

Ainsi,  certains d’entre-eux disent avoir comme ancêtre Tyanaba, un serpent aux écailles arc-en-ciel et buveur de lait de  vache. Cette seconde légende est répandue dans tout le Sahel avec des variantes selon les aires géographiques. Le sage, écrivain, initié et chantre de la culture peule, Amadou Hampâté BA, Peul du Mali, en a recueilli une version. Auteur de nombreux ouvrages  et au contact de silatiguis, connaisseurs des secrets pastoraux,  il a aussi donné sa propre interprétation du monde peul  après l’avoir recueilli sur le mode oral, mode traditionnel. C’est le plus souvent sur cette interprétation que reposent les  écrits suivants.

 

 Les fondations claniques


À l’origine, l’ethnie peule traditionnelle est une société à " base quatre ". Elle se répartit en quatre grands  clans,  les Ba,  les Barry, les Dial, et les So. C’est un nom social ou yettore duquel découle de nombreux autres patronymes.  Ainsi,  les Diallo appartiennent au clan des Dial, les  Sidibé au clan des So…

À chaque clan sont associés  un point cardinal, une des quatre couleurs primordiales de robe bovine et une force naturelle :

Au clan Ba, sont associés la direction Ouest, la vache  à robe rouge et l’air

Au clan  Barry sont associés la direction Nord, la vache à robe blanche et la terre

Au clan Dial sont associés  la direction  Est, la vache à robe jaune et le feu

Au clan So sont associés la direction Nord, la vache à robe noire et l’eau

 

Une particularité très signifiante de la langue peule : Na’i désigne à la fois le chiffre 4 et le mot vache au pluriel.

Aujourd’hui, il est moins vrai de dire que l’ensemble des Peuls se reconnaît dans ce découpage. Des identités territoriales et nationales se sont successivement exprimées à la suite de conquêtes liées à l’islamisation et suite à la colonisation. Ainsi,  au lieu de dire qu’il est du clan Ba ou So, un Peul pourra dire  aujourd’hui qu’il est de la région du Ferlo, au Sénégal ou du Macina au Mali,  ou un autre dira qu’il est  Burkinabé ou Guinéen. Un réflexe cependant demeure : en Afrique de l’Ouest lorsque deux Peuls se rencontrent, avant même de se saluer, chacun questionne l’autre sur son appartenance clanique, ceci afin de rendre hommage aux ascendants.

À la division traditionnelle évoquée s’ajoutent des sous-catégories dans lesquelles interviennent les astres, les végétaux,  les animaux, les minéraux, la division du temps… Cosmologie, numérologie, art divinatoire imprègnent cet univers dans le lequel se côtoient le visible et l’invisible.

 

 Pastoralisme et science pastorale


 

  Si tu as vu un Peul et que tu n’as pas vu sa vache, 
c’est que tu n’as pas vu un Peul ".
 

Cet adage montre bien le lien sentimental et indéfectible qui lie les Peuls à leurs animaux, en particulier le bovin. Il est un membre de la famille à part entière. On le sert.  Il répond à son nom et  la mémoire de sa généalogie est soigneusement gardée.  Dans le parc à bétail où l’on rentre, non sans de strictes précautions,  chaque animal connaît sa place en fonction de son identité, taureau, vache laitière, veau etc… On tolère des fantaisies seulement à la vache d’attache, celle qui est prêtée au pauvre ou à celui qui a subi des pertes suite à une sècheresse ou une maladie afin de reconstituer le troupeau et fournir du lait. Elle est le lien étroit qui unit la communauté. On la vénère même à tel point qu’on considère qu’elle fait partie de la " voie peule ".

Les Peuls attribuent aux bovins une véritable intelligence. Capables de sentir à des kilomètres à la ronde l’eau et l’herbe, c’est à leur instinct que se fient les pasteurs. Ils sont la médiation entre la nature et l’homme, ce dernier ne pouvant appréhender celle-ci dans sa totalité. La brousse où ils se rendent ensemble est un échantillon de l’univers tout entier. Celui-ci est l’œuvre Guéno, l’Eternel, le Dieu créateur suprême, qui fit naître l’univers à partir d’une goutte de lait.

Du pastoralisme est né une science. Elle est détenue par les silatiguis. Les correspondantes cosmobiologiques entre des éléments de l’univers  y sont prégnantes. On y révèle la présence de djinns, et le lion qu’on n’ose à peine nommer dans la langue peule tant on le craint, est la métaphore de l’épreuve que chaque être humain doit affronter au cours de sa vie. Le chemin pour atteindre la connaissance est comme une prairie mythique que l’on parcourt en traversant successivement des clairières, chacune ayant une couleur de l’arc-en-ciel.

 

 Les arts littéraires peuls


Dans les villages, au couchant, l’ouïe supplante la vue. Rien d’un cliché, le crépuscule du soir est le moment  attendu par les sahéliens, moment qui annonce les veillées durant lesquelles l’oralité  s’affirme.

C’est ainsi que débute Kaïdara,  mystérieux pays du surnaturel et objet d’un conte initiatique recueilli par Amadou Hampâté BA : 

Conte, conté, à conter

Es-tu véridique ?

Pour les bambins qui s’ébattent au clair de lune,

mon conte est une histoire fantastique

Pour les fileuses de coton pendant les longues nuits de la saison froide, mon récit est un passe-temps délectable.

Pour les mentons velus et les talons rugueux, c’est une véritable révélation.

Je suis à la  fois futile, utile et instructeur

Déroule-le donc pour nous…

Le conte initiatique est un genre de la littérature peule, orale et écrite. Appelé jantol,  il diffère des poèmes pastoraux jammooje na’i, œuvres des bergers, et de la littérature mystique et religieuse ajami,  transcrite en caractères arabes et apanage  des lettrés musulmans. Les femmes, les griots, les vieux, les jeunes ou tout autre membre de la société peuvent être auteur de contes traditionnels, devinettes, chants populaires, proverbes. Les épopées et récits épiques de célèbres conquérants souvent réservés aux griots complètent ce tableau. En 2005, l’UNESCO classe au patrimoine mondial, la poésie pastorale des bergers peuls du Macina, à travers les espaces culturels du Yaaral et du Degal, deux manifestations célébrant le retour de transhumance,  au cœur du delta du Niger.

                                           

 Épisode I - La folle équipée du Niger

 

Il importe tout d'abord de situer le fleuve Niger, berceau de tant de mythes. Il prend sa source en Guinée, traverse le Mali, le Niger, longe la frontière du Bénin et finit sa course au Nigéria où il se jette dans l'Atlantique. Les Maliens l'ont nommé le Djoliba, fleuve rouge ou fleuve de sang. Le fleuve s'épanche en un vaste delta intérieur, le territoire du Macina. Et c'est là qu'une partie du peuple Peul s'est installée, les autres Peuls se sont dispersés dans tout le Sahel.

Le Niger, ce fils de Dieu indiscipliné, a donc pris sa source dans les  hauteurs verdoyantes du Fouta Djalon, à la frontière de la Sierra Léone et de la Guinée. Il y prend puissance et vitesse avant d’arriver majestueusement sur les plateaux gréseux du Mali occidental. Long de 4500 km, certains Maliens l’appellent aussi  la " grande eau ". À mi-parcours au niveau de la ville de Ségou, commence l’épreuve du désert durant laquelle il va disperser ses eaux dans un véritable dédale, nous entrons sur le vaste territoire du Macina.

 

 

Vu du ciel, les géographes  font de ce panorama une esquisse éloquente ; du puissant tronc se détachent de multiples bras qui luttent en perçant les sables roses et bruns du Sahel. Ces bras se ramifient en de nombreuses veines qui s’enfoncent dans des sols  faits de limons  sur un glacis remontant au Quaternaire. Rive gauche, au sud de la vallée du Serpent, d’anciens chenaux sont morts depuis des millénaires, asséchés ou épuisés, livrant fossiles et sédiments. Certains de ces rubans d’eau  finissent leur  course dans des marigots ou des mares d’eaux  scintillantes. D’autres, à bout de souffle, s’étranglent dans un lit au fond argileux. Les plus vigoureux retrouvent plus loin en aval le cours principal.  Rive droite, avant un passage aux pieds de Djenné, l’affluent du Bani le rejoint à Mopti.

Poursuivant ses percées, le fleuve avance lentement et péniblement dans une plaine sableuse vaste de  30.000 km2 à la pente quasi nulle ; il s’installe sur les terres du Macina  et se déploie en un delta vif : le delta intérieur du Niger. Au moment des hautes eaux gonflées des  pluies guinéennes, le Niger en fait une plaine d’inondation. C’est un pays d’eau et d’herbes, et de légendes aussi.  Au lieu nommé Diafarabé, le Niger se scinde en deux. Plein nord, il dépêche un puissant défluent, le Diaka qui après des kilomètres déverse ses eaux dans le Lac Débo. Le cours principal se plie  tout au long de la  frontière que forme un cordon de dunes fauves, l’erg de Niafounké.

À la recherche d’une issue, il bifurque brusquement vers l’est achevant de former une  boucle au somment de laquelle siège Tombouctou. Vient ensuite  la descente sur des centaines de kilomètres, parfois dans des rapides, pour atteindre son embouchure en terre nigériane, arrosant à son passage le Niger et la frontière du Bénin.

Avant d’en percer le mystère, bien des explorateurs se sont heurtés à cette  hydrographie complexe,  parfois au péril de leur vie. Fait de méandres physiques et imaginaires,  on dit aussi du Djoliba  qu’il est l’âme et la mémoire des  anciens.
 

 Leydi-Macina, Terre du Macina


À hauteur d’homme, le delta intérieur du Niger offre  des rizières à perte de vue, des champs de vétiver, des bourgoutières, herbes aquatiques sucrées, dessert préféré des bovins. C’est le règne de la platitude. L’œil cherche quelques détails où s’accrocher ; des palmiers-doum sur les bordures sèches, la silhouette d’un pêcheur bozo manœuvrant sa pirogue à perche. Quelques ilots émergent et accueillent les rares villages. Dans cette immensité, la densité humaine est globalement faible. Dans les marais nichent des  oiseaux d’eau ; échassiers, ibis, hérons garde-bœufs. Au couchant, les Somonos lancent leurs éperviers dans des eaux  poissonneuses.

Après des siècles d’errance,  marquant leurs pas dans ceux de leur cheptel, les pasteurs peuls, nomades depuis l’origine, toujours muni de leur bâton, vivent maintenant dans le Sahel. Certains ont considérés le delta  intérieur du Niger comme providentiel. Un cadre naturel et imaginaire à la mesure de leur inconditionnelle dévotion aux bovins. Ce sont les Peuls du Macina.

Un Peul, ou un fulani, en langue peule est " celui qui est recouvert de poussière ". Le Peul rouge qui a parcours les savanes du Sahel, d’est en ouest et d’ouest en est.  Dans ce delta nourricier, plusieurs ethnies se côtoient, les paysans Bambaras qui cultivent le riz, les Somonos et les Bozos, les pêcheurs maîtres du fleuve, les Peuls éleveurs de bovins. Tous ces peuples vivent en assez bonne entente et se taquinent souvent. C’est ainsi que les Bambaras, parents à plaisanteries,  affublent les Peuls longilignes du sobriquet de " Gringalets ". On attribue aux Peuls des origines tantôt aryennes, tantôt égyptiennes. Ce sont des êtres solitaires, indépendants à l’extrême, prêts à user de leur lance pour défendre parents et cheptels qu’ils considèrent comme leur famille. À la différence du nomadisme où tout le monde suit la migration, la transhumance ne concerne que quelques membres de la famille, les autres restant sédentaires.



Diverses vagues d’islamisation vont modifier l’organisation sociale des Peuls.  Nomades et animistes depuis toujours, les pasteurs peuls deviennent dans l’espace deltaïque  du Macina des transhumants saisonniers.  Le Macina, Leydi-Macina, est devenue leur terre. Ils y déploient leur culture et appellent d’ailleurs ce lieu wuddu, le nombril, car chaque année, des milliers de troupeaux y convergent après une longue transhumance. L’univers originel n’est-il pas est né de l’union de Leydi la terre, force féminine, et de Kammu le ciel, force masculine.