Illustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String Ensemble
Illustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String EnsembleIllustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String EnsembleIllustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String EnsembleIllustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String EnsembleIllustration : Rosemary Nalden - Buskaid Soweto String Ensemble

Voyage

Rosemary Nalden : la puissance de l'exigence

BAT'CARRE N°11 | Texte : Francine George - Photos : Graham de Lacey - Le poulailler -

Rosemary Nalden et son Buskaid Soweto String Ensemble est de retour à La Réunion dans le cadre du Festival Liberté Métisse.
Un concert à ne pas rater le samedi 17 décembre 2016 à 20h au CRR de Saint-Benoît, et un programme court le dimanche 18 septembre à 18h sur la plage de l'Étang Salé.

Pour toute information et réservation www.monticket.re
Yann Vallé - Opus Pocus - 06 92 73 03 65

Vidéo d'une prestation du Buskaid Soweto String Ensemble http://https://youtu.be/P8V9DahE6gA

Rencontre avec Rosemary Nalden lors de son dernier passage à La Réunion

Rosemary Nalden a tout quitté, sa famille, ses amis, les musiciens de son orchestre, sa carrière, son environnement très confortable à Londres, pour créer une école pas comme les autres dans le township de Soweto où elle est l'étrangère. Parfois, un brin de nostalgie la gagne, mais se dissipe lorsque le groupe commence à jouer. La musique pour laquelle elle se lève tous les matins, la volonté de ces jeunes à qui elle enseigne l'excellence, et la magie qui opère aux premières notes de l'orchestre effacent toute trace de regret. Elle mène son équipe d'une main de maître et laisse le talent de ses jeunes et joyeux virtuoses éclater sur les scènes mondiales.

L'unique et remarquable Buskaid Soweto String Ensemble est l'oeuvre de sa vie.

L’histoire commence en 1992. Rosemary Nalden, brillante élève du célèbre  Sir John Éliot Gardiner, entend un appel à la BBC de jeunes sud-africains qui souhaitent créer une école de musique à Soweto, l’immense bidonville qui borde Johannesburg. Branle-bas de combat, Rosemary Nalden réussit à mobiliser les 120 musiciens de sa connaissance qui se produisent dans les gares de Londres et de toute l’Angleterre pour récolter de l’argent. Une belle somme, en petites pièces, 6000 livres de l’époque,soit un peu plus de 7000 euros. Un ami lui conseille d’aller sur place se rendre compte du projet. Ce sont les prémices du BUSKAID SOWETO STRING ENSEMBLE ; l’ensemble à cordes du Buskaid Soweto, Buskaid voulant dire en anglais faire la manche.

Lorsqu’elle prend l’avion pour Johannesburg, elle a tout à fait conscience qu’elle va avoir un choc culturel terrible et que la démarche n’est pas sans risque. C’est l’époque de la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud, les troubles et les massacres se perpétuent avant que Nelson Mandela n’accède à la présidence. Mais au milieu de ces sombres pensées, émerge l’intuition qu’une part inconnue d’elle-même va se libérer et donner un sens à sa vie.

Elle arrive dans un taudis nauséabond squatté par des jeunes à la rue. La pièce devant servir de salle de musique était attenante à la salle de bains, avec des WC sans porte. Et en permanence, des personnes venaient aux toilettes et repartaient tandis qu’elle essayait de donner des leçons de violon aux jeunes gamins, sans aucun doute très motivés. Un cauchemar !

Puis, il y a eu des dérives avec certains professeurs, des vols et autres dérapages que Rosemary Nalden ne pouvait tolérer. Elle se retire du projet. Poussée par le potentiel musical inné qu’elle a perçu chez ses premiers élèves, elle décide de créer un nouveau concept en construisant une école qui ouvrira ses portes cinq ans plus tard.  

En 1997, la grande aventure commence, à force de ténacité, de patience, d’amour aussi pour ces gamins déshérités, d’amour pour la musique qui les réunit comme une famille soudée dans ce chaos indescriptible où règne la terreur.

À l’entrée de l’école, un petit panneau avec un pictogramme posé sur le mur en brique annonce la couleur : " This is a gun-free zone1 ".

Les enfants vivent tous des drames. Drogue, alcool, assassinat, sida, faim, maltraitance... La plupart d’entre eux ne voient jamais leur père ou tout au plus une fois par an. La normalité pour eux, c’est d’aller enterrer un oncle, un cousin, un parent proche qui s’est fait tuer par balle. Ils vivent plongés dans cet univers de violence, et à chaque fois qu’ils franchissent les portes de l’école du Buskaid, ils oublient, pour un temps, le fardeau de leur existence. Seule, la musique a de l’importance.

Rosemary Nalden parle de ce petit garçon, haut comme trois pommes, découvert par une mamie dans une décharge et laissé pour mort. Son visage et son corps étaient couverts de brûlures de cigarette. Aujourd’hui, il porte encore quelques cicatrices, mais il sourit au violon qui lui apporte une indicible envie de vivre.

Le but de Rosemary Nalden n’est pas d’enseigner le violon à des enfants comme dérivatif à leur détresse. Son but est d’élever cette école au plus haut niveau de qualité tout en aidant les enfants à trouver les vraies valeurs de l’existence.  

Elle leur enseigne aussi les valeurs fondamentales de la vie collective. Respect de soi, respect des autres, respect du groupe. Il est très difficile, dit-elle, d’enseigner l’honnêteté aux enfants dans ce contexte-ci. Pour mener à bien son projet, les élèves du Buskaid sont suivis sur le plan médical, social et psychologique. Lorsqu’il y a des problèmes, elle se charge d’aller à la rencontre des familles, à leur domicile, pour qu’ils soutiennent leur enfant dans cette démarche qui lui ouvre des perspectives d’une vie décente en dehors du bidonville.

Son recrutement repose sur trois critères essentiels, une vraie détermination, une sensibilité musicale et un talent émergent. Elle s’occupe de faire éclore le potentiel de l’élève, au prix d’une discipline inflexible. Et si l’enfant n’a pas en lui cette envie tenace de réussir, elle ne pourra pas le conduire au sommet, là où il n’a sans doute pas imaginé pouvoir accéder un jour.

Beaucoup de ses élèves ont obtenu des bourses d’études dans des conservatoires internationaux. Certains ont réussi à intégrer le prestigieux Royal Northern College of Music de Manchester. Ces élèves qu’elle a portés à bout de bras, avec, chacun,  une histoire personnelle lourde, sont devenus pour certains musiciens professionnels. Pour Rosemary Nalden, c’est une fierté, une joie immense de les voir s’envoler si haut, et un déchirement aussi, comme une mère perd son enfant qui a grandi trop vite.

Ce ne sont pas les parents qui viennent inscrire les enfants à l’école de musique, mais les enfants eux-mêmes. Une petite fille, très timide, est ainsi venue tous les jours de la semaine. Le week-end, elle venait aussi. Le lundi, le mardi, jusqu’au dimanche, pendant des semaines, inlassablement la petite fille frappait à la porte en disant : " Je veux faire du violon ! " Finalement, Rosemary Nalden lui a fait passer une audition et elle l’a intégrée dans la formation. Elle fait maintenant partie de ses meilleures élèves, avec une personnalité qui s’est révélée chatoyante.

Rosemary Nalden est depuis le début fascinée par le sens musical de ces jeunes. Et c’est avec un grand enthousiasme et quelques brins d’humour  qu’elle leur transmet ses préférences musicales qu’ils interprètent avec beaucoup d’aisance. Elle commencera à produire son orchestre à cordes en concert avec les œuvres de Rameau. Le Chevalier de Saint-George lui tient aussi à cœur. Mais pas seulement, le répertoire enseigné est très large, musique baroque, classique, romantique, contemporaine, ainsi que les standards de Jazz, de Gospel et les propres arrangements du groupe en musique traditionnelle et en afro-pop.

Il n’y a pas de hiérarchie entre la musique, le chant et la danse. Dans le même geste d’élégance, toutes les performances sont réalisées dans une recherche d’excellence.

L’école du Buskaid compte aujourd’hui 115 élèves, de 6 ans à 33 ans. En 2000, la bassiste Sonja Bass est venue la rejoindre pour apporter son soutien, mais très vite Rosemary Nalden s’est rendu compte qu’il lui serait difficile de trouver des enseignants à Soweto. Alors, elle a formé les plus anciens qui sont devenus les tuteurs des plus jeunes. Ainsi, chaque élève qui entre au Buskaid peut potentiellement devenir enseignant. L’esprit et les valeurs de Rosemary Nalden s’y perpétuent, mais lorsqu’elle ne sera plus là, qui reprendra le flambeau de la Dame de fer ?

Chaque année, pendant les vacances, Rosemary Nalden organise des ateliers de cordes dans le bush africain pour y préparer, avec ses élèves, le programme de l’année. Le Buskaid Soweto String Ensemble est invité partout, à New York, en Australie, en Corée, au Brésil, en Europe… à la Cité de la musique à Paris dans le cadre de la résidence de Sir John Gardiner qui les suit avec bienveillance depuis le début. De grands artistes, donc, applaudis dans le monde entier pour leur admirable talent, leur énergie musicale et leur joie de vivre sur scène. Les concerts et les ventes de DVD servent aussi à financer l’école.

Rosemary Nalden est, de fait, un chef d’entreprise.  Elle mesure depuis dix-sept ans maintenant combien il est difficile de maintenir le Buskaid à ce niveau d’exigence d’autant que, dans cette optique, elle y a ajouté une fabrique d’instruments et une bibliothèque. Ses partenaires la suivent fidèlement, mais la santé financière de l’école n’en demeure pas moins fragile. Elle dépense beaucoup de temps et d’énergie pour convaincre les sponsors et autres mécènes privés, l’État ne lui apportant aucune aide. Ainsi, Rosemary veille sur tout, les achats, les réparations de violons, le fonctionnement de l’école au centime près. Lorsqu’elle organise un voyage, elle vérifie chaque détail, scrute chaque frais engagé, trente personnes à emmener au restaurant deux fois par jour, ce n’est pas simple ! Avant de partir, elle pèse toutes les valises pour s’assurer que ses élèves n’emportent que l’essentiel et qu’il n’y aura pas de problème à l’aéroport.

Le Buskaid Soweto String Ensemble s’est produit pour la première fois à la Réunion, invité par l’association Nakiyava à l’occasion du 350e anniversaire du peuplement de l’île. Rosemary Nalden a choisi de présenter une œuvre du Chevalier de Saint-George, surnommé le " Black Mozart ", parce que sa musique est belle et parce que ce compositeur et violoniste, métis guadeloupéen, noir de peau, représentait au 18e siècle l’exception à la cour du roi de France.
Le Buskaid a offert trois magnifiques concerts en ce mois de décembre 2013. Le premier au Tampon dans la salle Luc Donnat avec les jeunes du Conservatoire Régional. Les répétitions ont été courtes, ce qui a néanmoins permis de très beaux échanges entre les élèves réunionnais et ceux de Soweto. Le second, au Jardin de l’État à Saint-Denis, le dimanche 15 décembre, jour de l’inhumation de Nelson Mandela. À travers la prestation de l’ensemble orchestral du Buskaid, toute l’assistance pouvait ainsi lui rendre hommage. Et la tournée s’est terminée  à l’église de Saint-Gilles-les-Bains.

En 2013, Rosemary Nalden a reçu une des plus hautes distinctions de la sphère musicale, le prix d’honneur du Royal Philharmonic Society. Ce prix a été décerné à cinq musiciens dans le monde. Cinq lauréats, chacun pour un projet complexe réalisé dans son propre pays, sauf Rosemary Nalden, une Anglaise qui a créé le Buskaid Soweto String Ensemble en Afrique du Sud. Cinq lauréats, dont une seule femme, Rosemary Nalden.

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