Illustration : Voyage dans le patrimoine

Réunion

René Robert : le feu sacré de la transmission

BAT'CARRE N°1 | Texte et Photo : Francine George -

L'histoire a souvent été contée, le volcan, fierté réunionnaise avec ses coulées de feu qui s'embrasent avec panache dans les eaux de l'Océan Indien n'a rien d'exceptionnel à l'échelle de la terre. Par contre, les Pitons, Cirques et Remparts de La Réunion ont été classés sur des critères d'exceptionnalité et d'esthétique dans les biens naturels de l'UNESCO (1). Mais qu'est-ce qui est beau et unique au monde dans tout ça ? René Robert, rédacteur de ce dossier de candidature au patrimoine mondial, revient sur cette formidable aventure pour nous ouvrir les yeux sur les richesses de notre île. Il nous livre aussi sa belle ambition de transmettre son expérience de géographe de terrain exaltée par ses nouveaux acquis. Il vient de créer dans ce but la société Terravenir : " donner aux réunionnais la culture de leur région. " viscéralement attaché à regarder devant lui, l'indéfectible optimiste fixe l'horizon avec toute la passion et la pugnacité qui le caractérisent : " tant qu'il y a des projets, ma vie sera belle ! "


Même si vous n’aimez pas regarder dans le rétroviseur, pour reprendre votre expression, pouvons-nous faire un rapide retour en arrière sur l’essentiel de ce dossier de candidature au patrimoine mondial ?

Tout a commencé par la création du parc national en 2007, porteur de ce projet de candidature en fait. Quelques éléments se sont greffés, par exemple les recommandations du Grenelle de l’envi- ronnement sur la nécessité de valoriser les territoires d’outremer et la volonté de l’UNESCO de préserver les patrimoines naturels (les deux tiers des biens classés au patrimoine mondial sont des biens culturels). Jacques Merlin, alors patron de la mission du parc nous a dit, pourquoi pas nous ? Jean-François Bénard, attaché au parc, a été la cheville ouvrière de toute la gestion et la logistique de ce dossier. Et nous avons formé une petite équipe de scientifiques avec Gérard Colin, expert à l’UNESCO, qui nous a sensibilisé aux normes de cette institution, le botaniste Vincent Boullet, toujours le sourire aux lèvres, en poste à ce moment-là au Conservatoire Botanique National de Mascarin, et Philippe Mairine, géologue capable de faire parler une pierre, attaché à l’Université de La Réunion, maintenant à la retraite. Puis, nos collègues de toutes les disciplines réunies, les spécialistes et les associations nous ont rejoint avec enthousiasme pour contribuer à enrichir ce dossier de candidature qui a trouvé l’aboutissement que nous connaissons.

Une analyse comme celle-ci représente un travail colossal, acharné, pour décortiquer toutes les thèses existantes, mais ce fut un régal ! Un appétit intellectuel hors du commun nous faisait travailler comme des bêtes avec un immense plaisir. Nous nous retrouvions toujours avec bonheur pour échanger, analyser, com- parer, disséquer toutes les données que nous avions compilées et il faut dire que nos collègues à travers le monde nous ont aussi beaucoup aidés, que ce soit à Maurice, à Hawaï, aux Canaries, aux Antilles, en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis...  

Que retenez-vous de cette expérience aujourd’hui ?

Une position d’humilité. Si nous voulons comprendre notre envi- ronnement, il faut vraiment avoir une position humble face à des événements qui nous dépassent totalement. Tout était sous nos yeux, mais nous ne le savions pas. Ces années de recherches in- tensives pour monter le dossier nous ont apporté une connais- sance extraordinaire des richesses de La Réunion que personne ne soupçonnait. Chacun, enfermé dans sa bulle, possédait une infime partie de cette connaissance. Vous allez vous balader à la Roche Écrite et vous trouvez ce paysage magnifique, alors que quelqu’un d’autre préfèrera le cadre du piton d’Enchaing. C’est une question subjective, or nous avons démontré que ce critère esthétique pouvait s’apprécier, non plus à l’échelle individuelle, mais à l’échelle internationale ! Nous sommes montés le chercher au niveau du patrimoine mondial.


On ne peut pas mettre la beauté en équation


Alors, qu’est-ce qui est beau et unique au monde à La Réunion ?

C’est là une des difficultés majeures, comment prouver que ces paysages sont beaux ? La beauté est un critère complètement subjectif, émotionnel, culturel. Nous avons d’abord recherché dans la poésie pour exprimer cette beauté et là encore un écueil de taille, les poètes comme Leconte de Lisle ont écrit des poèmes magnifiques sur Bernica, la ravine Saint-Gilles, sur la côte, en fait. Mais personne ne s’aventurait à l’époque dans les cirques, sauf les Noirs Marrons et les chasseurs de cabris. Nous nous sommes donc tournés vers des artistes. Nous avons fait appel à une aquarelliste, Anne-Marie Valencia qui a fait vivre sous ses pinceaux la flore, une orchidée, des éléments de la nature, mais elle ne pouvait pas exprimer toute la géographie du vivant. Ensuite, nous avons fait appel au photographe Hervé Douris qui a bien compris ce que nous voulions montrer. Il a cherché l’inédit, pris des photos à chaque moment de la journée pour trouver le moment d’exception qui peut se lire sur une photo. Enfin, Michel Sicre a dessiné des croquis démonstratifs. Ils ont pris notre place à notre demande pour faire cette démonstration du beau, car on ne peut pas mettre la beauté en équation !

Et le caractère exceptionnel ?

L’UNESCO au cours de la période préparatoire nous a demandé d’expliquer ce qui était exceptionnel et n’existait nulle part ailleurs sur la planète ! Sacré défi ! Nous avons à ce moment-là enclenché tout un processus analytique et comparatif avec tout ce qui existait à la surface du globe. Et, je me suis posé la question de pourquoi les Réunionnais appelaient Mafate, Salazie ou Cilaos un cirque ?  Au sens géographique du terme et dans le dictionnaire, c’est une construction glaciaire. La réponse est là, parce que ça n’existe pas ailleurs, au XIXe siècle, ceux qui arrivaient sur l’île décrivaient Cilaos par analogie : " ça me rappelle le cirque de Gavarnie ", puis avec le temps, la comparaison a disparu et c’est devenu " le cirque de Cilaos " et si cela avait existé ailleurs à Maurice, à Hawaï ou dans d’autres îles tropicales, la géographie se serait emparé de ce terme vernaculaire pour nommer ce lieu. C’est la même démarche pour les remparts. Le rempart désigne une construction humaine pour protéger un fort, idem pour le piton ... Trois éléments verna- culaires qui, de fait, expriment quelque chose d’unique et d’ex- ceptionnel. Puis, l’architecte Patrice Rivière m’a mis sur la voie, en m’expliquant que la beauté de la place des Vosges à Paris tenait à la parfaite symétrie de sa construction et surtout au rapport (de 1/10) entre la hauteur des constructions et la largeur de la place. Ce même rapport existe dans les cirques et c’est ce qui fait qu’ils sont appréhendables, habitables, à dimension humaine. Nous avons alors regardé différemment les éléments du dossier à analyser. Chaque paysage est défini par un rempart, il n’y a pas un cirque, un enclos, un bassin sans qu’il n’y ait un rempart créé par le dé- mantèlement de l’île. Un site grandiose s’ouvre immanquablement derrière le rempart sculpté par l’érosion en fine paroi de verdure.

Un autre exemple, comment se fait-il qu’un énorme monolithe comme le piton d’Enchaing se retrouve au milieu d’un cirque ? Aujourd’hui, il peut nous raconter son histoire, effroyable au demeu- rant, car il ne s’agit pas d’érosion naturelle, mais d’un déplacement de plusieurs milliers de mètres... Pareil pour ce que nous appe- lions autrefois le " bon pays ", la zone des plaines autour de la rivière Sainte-Suzanne et la Rivière des Pluies, son sol est constitué d’un amoncellement de débris provenant du démantèlement du gros Morne ! Nous sommes sur une île jeune et pourtant il ne reste que 40 % de ce qui s’est formé depuis trois millions d’années. Tout ce chemi- nement nous a aussi permis de mettre à jour une masse d’infor- mations incroyables, notamment qu’il existait quatre cirques à l’origine accolés au Piton des Neiges, il en reste trois qui ont pris la forme d’un trèfle, celui de Bébour a disparu. Pareil pour les volcans, un troisième volcan, le volcan des Alizés a lui aussi disparu.

Et sur la qualité des milieux naturels, quelle est la part d’exceptionnalité ?

Au départ nous nous sommes appuyés sur le travail de Thérésien Cadet. Mais toutes les îles tropicales possèdent un taux d’endémisme conséquent et La Réunion n’est pas la mieux placée. Vincent Boullet  nous a mis sur la voie, en considérant que c’était sur la combinaison d’exceptions et l’étagement de la végétation qu’il fallait diriger nos recherches. Nous avons donc analysé l’étagement des milieux naturels et c’est là que nous avons découvert que sur la partie sommitale, les semences portées par les contre-alizés venaient du continent afri- cain, du Kilimandjaro en particulier. Les semences ont une capacité à voler facilement et lorsqu’elles arrivaient sur le Piton des neiges, le climat altimontain (aux environs de 2 000 mètres d’altitude) était propice à leur épanouissement.

L’exception est là, avec ce dynamisme biologique remarquable. En fait, plus on va vers les hauts, plus la végétation primaire est conservée et témoigne des origines de l’île et de son histoire. D’autre part, la variété des microclimats et le degré de pluviométrie participent largement à l’enrichissement de l’écosystème réunionnais qui conduit à ce qu’une graine importée forme de nouvelles espèces distinctes en fonction de son emplacement dans l’étagement pyramidal, de la côte au sommet du Piton de la Fournaise.

Et maintenant, pourquoi vous lancer ce nouveau défi avec la création de terravenir ?

Les personnes qui ont la responsabilité du développement de l’île et qui s’interrogent sur son avenir n’ont pas la maîtrise des richesses que nous avons mises à jour grâce à ce dossier. Et quand bien même ils en ont conscience, les lenteurs administratives font que rien ne se passe alors que nous devrions être dans un bouillonnement d’activités. L’aspect fondamental qui ressort de ce dossier est qu’il faut absolument transmettre cette lecture du terrain, cette culture de notre environnement aux Réunionnais et aux touristes qui viennent passer quelques jours ici. Ce n’est pas en mitraillant de photos ou en signalant tous les noms latins de plantes croisées sur le chemin d’une balade, que nous allons intéresser les gens à la rareté de nos paysages. La nature est à la fois extrêmement violente - il n’y a qu’à se référer à la série de séismes qui viennent de se produire, Haïti, le Chili, la Nouvelle-Zélande et tout dernièrement le Japon - et d’autre part, elle est extrêmement fragile. Pour qu’il y ait préservation de nos richesses, il faut qu’il y ait compréhension et appropriation. Il y a nécessité de partage. Mon but est de transmettre cette culture PMU - Patrimoine Mondial de l’UNESCO - d’apporter la culture nécessaire à la compréhension de notre environnement. Nous avons donc créé Terravenir pour cela, avec un collège de mise à niveau en anglais, et un collège de géographie de terrain. L’équipe de Terravenir et moi-même ne sommes pas là pour enseigner la géographie livresque ou culturelle à la Julien Lepers. Nous sommes là pour montrer sur le terrain l’exceptionnalité de notre île et pour former des personnes relais afin que le message se diffuse partout, tout le temps, au plus grand nombre.

 

(1) Organisation  des Nations Unies pour la Science, l’Éducation et la Culture, sigle anglais de United Nations for Educational, Scientific and Cultural Organization


Information pratique


René Robert vient d’éditer le premier tome des " Petites histoires naturelles de La Réunion " où l’on découvre pas à pas le récit des origines de la formation de l’île avec des photos et des croquis.

Contact : histoires.naturelles-reunion@gmail.com