Illustration : Tierno Monénembo
Illustration : Tierno MonénemboIllustration : Tierno MonénemboIllustration : Tierno Monénembo

Rencontre

Rencontre : Tierno Monénembo

BAT'CARRE N°8 | Propos recueillis par Francine George - Photo : Jean-Noël Enilorac -

Il vient d'arriver de Conakry. Un long voyage qui ne lui enlève pas son sourire d'enfant. Très impressionné par l'accueil qu'il reçoit, fier d'être le nouveau lauréat du prix Métis après Maryse Condé et Lyonel Trouillot, il nous invite à découvrir son dernier roman Le terroriste noir qui a également été sélectionné dans la première liste du prix Goncourt. Né en Guinée en 1947, Tierno Monénembo a fui, très jeune, la dictature de Sékou Touré. Il arrive en France pour passer son doctorat en biochimie. Il enseigne ensuite au Maroc, puis en Algérie et se met à l'écriture, puis vient s'installer en France. Son premier roman Les crapauds-brousse édité au Seuil en 1979 décrit de manière acerbe une société africaine corrompue. Toujours en quête d'identité, il met en scène l'histoire de son peuple, les Peuls. Avec Le roi de Kahel, il obtient le prix Renaudot en 2008. Il avait auparavant obtenu le prix des Tropiques avec L'aîné des orphelins qui traite du génocide rwandais. Que ce soit dans l'esprit des légendes peules ou dans celui d'un village des Vosges, l'écriture de Tierno Monénembo est toujours aussi belle, imagée, drôle, tout en donnant au tragique une profondeur inédite. Ses personnages nous habitent longtemps après avoir tourné la dernière page, un signe qui ne trompe pas. Tierno Monénembo est sans conteste un grand écrivain qui reste étonnamment modeste et discret, malgré son succès. Il se sent " comptable des douleurs nationales " et garde la rage au ventre pour témoigner des violences que subissent son peuple et son pays, l'Afrique toute entière.

Votre réaction lorsque vous avez su que vous étiez le lauréat du prix Métis ?

Je ne connaissais pas l’existence du prix Métis. Je l’ai appris par une alerte Google. Et lorsque j’ai découvert que deux grandes personnalités littéraires - Maryse Condé et Lyonel Trouillot – étaient les lauréats précédents, je me suis dit que j’étais en très bonne compagnie ! Je suis évidemment très fier d’avoir reçu ce prix.

Comment vous est venu le sujet de votre roman Le terroriste noir ?

En tant qu’exilé, je suis très attentif à ce qui se passe dans mon pays et très attentif aussi aux événements qui touchent un Guinéen. Un jour, je lis dans un hebdomadaire que l’on remet une médaille posthume, soixante ans après son exécution, à un Guinéen qui s’est illustré comme résistant pendant la seconde guerre mondiale. Je me dis, tiens voilà un sujet intéressant, un Guinéen, héros de la Résistance dans les Vosges ! On a tellement écrit sur la Seconde Guerre Mondiale qu’il y a usure du sujet. Il fallait que je trouve un point de vue original. Et, à ma connaissance, Addi Bâ est le seul engagé des Tirailleurs Sénégalais à avoir été chef de la Résistance. C’est exceptionnel. Et ce qui est exceptionnel aussi c’est qu’il ait été aussi bien accepté dans cette France des années 40. D’autre part, ses compagnons fusillés avec lui ont été immédiatement reconnus comme résistants. Pour Addi Bâ, il a fallu attendre soixante ans !

Un bel hommage aux oubliés de l’histoire comme vous l’avez mis en relief au début du roman :

Oui, en citant cette belle phrase de Sédar Senghor : "On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu, Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme." Il est vrai que la France a du mal à reconnaître ses héros noirs. Addi Bâ est une figure très charismatique et un peu mystérieuse à la fois. Il a écrit son nom dans l’histoire de la région. À Langeais et dans deux villages vosgiens, une rue porte maintenant son nom. Il serait probablement président du conseil général, ou quelque chose comme ça, s’il vivait encore. Mais il reste un héros sur le plan local seulement.

Et en Guinée ?

En Guinée, on sait juste qu’il est venu en France et qu’il s’est fait tuer par les Allemands. J’ai rencontré l’un de ses parents. Il savait peu de chose sur lui, juste le nom du village dont il était originaire.

Comment avez-vous retrouvé l’histoire d’Addi Bâ ?

Je ne connaissais rien d’Addi Bâ. Et j’ai eu beaucoup de chance. J’ai rencontré un journaliste vosgien – Étienne Guillermond - qui a compilé lettres, photos et témoignages sur Addi Bâ. Il a même créé un site internet très bien fait –www.addiba.free.fr. La famille de ce journaliste avait hébergé Addi Bâ à Tollaincourt, Romaincourt dans le roman. C’est lui-même qui avait gardé son Coran et quelques-unes de ses affaires. Je me suis donc rendu dans ce village à la rencontre des protagonistes de l’histoire. Chacun avait sa version selon l’âge qu’il avait à l’époque et selon sa proximité avec Addi Bâ, c’est ce qui m’a aidé à créer du flou, car je ne voulais absolument pas faire quelque chose d’historique.

Pourquoi ?

Je voulais m’exprimer en tant qu’écrivain. L’histoire vraie est le fil conducteur, mais je suis un romancier, pas un historien. Je laisse la chronique des événements objectifs aux historiens. Un écrivain n’est pas objectif, il travaille sur l’émotion. L’art n’est pas objectif. L’art est subjectif car il part du sentiment. La littérature a tendance à humaniser. Au fin fond de la barbarie, il reste quelque chose d’humain. L’écrivain ne procède pas par la haine, il fonctionne sur l’affection. "L’essence même de la littérature est l’âme humaine". Flaubert, Dostoïvski, Faulkner ont un regard différent sur l’histoire, un œil inventif. Ce sont les guerres et les grandes tragédies humaines qui font la richesse de la littérature. Sans la guerre de sécession, il n’y aurait pas eu Faulkner aux Etats-Unis, sans toute la violence et la souffrance que les Russes ont subies du temps des Tsars, il n’y aurait eu ni Tolstoï, ni Dostoïevski. C’est la douleur qui crée l’art.

Vous avez réussi à recréer l’ambiance d’un village, le parler, les comportements vosgiens ?

"Je crois en l’esprit des lieux."

Ma femme est vosgienne et j’ai eu la chance de me procurer une sorte de lexique en patois vosgien, c’est ce qui fait que mes personnages ont cet accent authentique. Je voulais trouver une tonalité, restituer la richesse des paysans vosgiens. J’ai donc donné la parole à Germaine, une vieille vosgienne qui parle au neveu d’Addi Bâ autant qu’elle se parle à elle-même et exhume son passé. Je voulais évoquer le personnage d’Addi Bâ, son parcours, sans toutefois l’exposer. Mon envie était de donner au lecteur la possibilité de l’imaginer sous ses différentes facettes.

Dans un passage du livre, vous évoquez l’implication de la Grande Mosquée de Paris dans la Résistance ?

Oui, en effet. Addi Bâ était musulman et fut un temps aide-cuisinier à la Mosquée de Paris. Il avait gardé des contacts et, ce qui n’est pas forcément très connu parce qu’ils sont d’une grande discrétion à ce sujet, la Grande Mosquée de Paris a été un haut lieu de la Résistance.

Le recteur faisait semblant d’être avec les Allemands alors qu’il protégeait de nombreux résistants, et de nombreux Juifs. Cette histoire que je relate de messages cachés dans les pelures d’oignons est tout à fait réelle, c’était une façon de correspondre sans éveiller les soupçons.

Le roman pourrait devenir un film ?

Il est question d’une adaptation cinématographique. Oui, la première scène où Germaine Tergoresse raconte la découverte d’Addi Bâ est imprimée avec précision dans la tête de chacun au village. Étienne a aujourd’hui 84 ans, il n’en n’avait que dix-huit à l’époque, mais il en parle comme si ça venait de se passer.

 

EXTRAIT :

"Sonnez à n’importe quelle porte et l’on vous décrira mieux que si Renoir en avait fait un film sa petite taille, son teint de ricin, son nez de gamin, ses yeux de chat, ses habits de tirailleur, tachés de sueur et de boue, le buisson d’alisiers sous lequel il gisait, l’odeur de la tourbe, et le bruit des sangliers sous les châtaigniers. 

Il en faut des tas de petits hasards pour tisser une existence, n’est-ce pas ? Pensez que cette histoire n’aurait pas eu lieu, que je ne serais pas là en train de pérorer sur votre oncle si l’Étienne avait obéi à son père."

 

Il s’agit d’un parcours inverse au personnage de votre précédent roman, Le Roi de Kahel, qui, lui aussi, a existé.

Oui, il y a un effet miroir entre les deux histoires. Dans le roi de Kahel, je raconte l’histoire

d’un aventurier qui a existé, Aimé Olivier de Sanderval, admirateur du peuple Peul et devenu un "roi" Peul. Cette histoire se situe aux prémisses de la colonisation pour rappeler que les premiers colons étaient avant tout des explorateurs, les commencements de la colonisation étaient l’œuvre de pionniers.

Ce sont des histoires complémentaires. Addi Bâ, qui est Peul aussi, a fait le chemin inverse. L’un quitte le monde des Blancs en France pour aller se mêler à l’histoire des Africains et l’autre, à l’inverse, quitte l’Afrique pour se mêler à l’histoire des Blancs, en France.

Vous êtes un écrivain voyageur. Vous avez toujours besoin de vous immerger dans le pays de vos romans ?

Oui, j’ai besoin de comprendre le pays, de me frotter au quotidien, aux gens, et de laisser décanter avant de me lancer dans l’écriture. Mais j’écris à tout bout de champ, à n’importe quel moment de la journée, j’ai mon carnet de notes.

J’ai vécu six mois au Brésil pour m’imprégner et j’ai écrit, bien plus tard, mon roman  Pelourinho. J’ai eu besoin de vivre au Brésil, de comprendre le sens du Brésil, je me suis frotté aux gens, j’ai compris les relations fortes qu’il y a entre l’Afrique noire et le Brésil, et après que tout ça soit décanté dans mon corps et dans mon esprit, j’ai pu écrire ce roman, deux ans plus tard !

Un autre exemple. J’ai passé trois mois à Cuba en résidence d’écrivain. C’est un très beau pays, très grande littérature, une belle musique, une grande révolution. À Cuba, les choses sont faites, il n’y a pas que des promesses, la santé, la pharmacopée, les clubs de littérature… Tout ça existe. Ils n’ont jamais coupé les grands courants de la création. Tout le monde sait lire et écrire là-bas. Ils ont laissé les mœurs libres, ce n’est pas comme en Chine. Mon projet de roman est de parler d’un métis qui revient sur les traces de sa mère. Son père est Guinéen et sa mère est Cubaine, il vient marcher dans les pas de la révolution à travers l’histoire de sa mère.

J’ai enseigné en Algérie. J’ai un roman en moi depuis les années 80 où j’étais là-bas pendant les événements sanglants. J’y ai perdu beaucoup d’amis. J’étais très lié à un écrivain algérien. Je dois écrire sur l’Algérie pour lui.

Ce travail d’écriture m’aide aussi à me comprendre. La psychanalyse ne se fait pas seulement sur le divan, elle se fait aussi dans le voyage et dans l’écriture. J’ai l’impression de mieux me connaître et de faire partie du monde dans lequel je vis.

Et votre récent retour en Guinée ?

Ça fait plus de quarante ans que j’avais quitté la Guinée ! Il était hors de question pour moi de revenir sous une dictature, même s’il est difficile de couper le cordon avec le pays de sa naissance. J’ai le projet d’écrire un roman qui va célébrer la ville de Conakry et qui va raconter l’histoire d’une jeune fille guinéenne d’aujourd’hui qui concentre sur elle, sur sa personne, sur sa vie, l’ensemble des douleurs nationales vécues depuis 1958.

C’est important pour vous de témoigner par la fiction ?

La Guinée est un pays qui depuis 1958 est sans droit, où le principe du droit a toujours été violé par ceux qui dirigent l’État. L’État guinéen se comporte comme un prédateur, comme un bandit, comme un cow-boy. Il vole, il mange et tue comme il veut. Il piétine la constitution guinéenne et tous ses principes. La constitution de la Guinée était certainement la meilleure du monde dans les années 60. Mais Sékou Touré l’a toujours violée. Et aujourd’hui, ça continue. Alpha Condé mène une approche ethno-stratégique pour masquer une gestion qui va vers le pouvoir personnel. Les Guinéens n’ont jamais été vraiment opposés. L’utilisation des ethnies et des régions pour prendre le pouvoir et le conserver existe depuis Sékou Touré dans les années 50. Il a opposé les Peulhs et les Soussous artificiellement pour s’imposer face à Yacine Diallo. Ensuite, il a opposé les Peuhls et les Malinkés. Et aujourd’hui, Alpha Condé entre dans ce créneau-là. Il faut le dire. C’est le chaos. Une des plus longues dictatures. La violence est visible partout.

"Notre devoir d’écrivain, c’est de raconter la douleur nationale. Il est très difficile d’être écrivain chez nous sans être militant."

Seriez-vous tenté par une carrière politique dans votre pays ?

Non, car je témoigne à ma manière et depuis que j’ai reçu le prix Renaudot, ce que j’écris sur mon pays, sur l’Afrique, est plus écouté qu’avant. Les écrivains africains sont presque tous exilés. On se voit, on se rencontre dans des colloques. Les jeunes générations comme Wabery ou Mabanckou alimentent des blogs, créent des lieux de débats, d’échanges, les choses avancent beaucoup plus vite avec les jeunes.

Pourquoi choisir une femme pour porter votre roman sur Conakry ?

Les femmes et les enfants sont d’excellents personnages de roman. Ce sont des personnages très riches et très fluides, perméables et modelables. On peut façonner ces personnages à sa guise. Avec deux trois mots mis dans la bouche d’une femme ou d’un enfant, on peut raconter le monde entier. Alors qu’avec un homme, il faut des tonnes de mots pour dire la même chose. Au cinéma, dans les romans ou en art plastique, la femme est expressive, il suffit d’un souffle, une larme au bord des cils …

Quelle image avez-vous de La Réunion ?

J’ai l’impression qu’il y a quelque chose d’africain ici, que le degré de métissage est plus fort que dans les autres DOM. Je ne connais pas cette partie du monde et j’espère pouvoir la découvrir un peu, même si je ne peux pas rester longtemps. En tous les cas, la cuisine a l’air excellente !


À découvrir :

Le Terroriste noir
Tierno Monénembo

Éditions : Seuil.com