Illustration : Éric Languet
Illustration : Éric LanguetIllustration : Cie Éric LanguetIllustration : Cie Éric LanguetIllustration : Cie Éric LanguetIllustration : Cie Éric Languet

Une lumineuse envie de partage

Rencontre : Éric Languet

Photographe Jean-Noël Enilorac Texte : Francine George - Photo Jean-Noël Énilorac -

Nouvelle création d'Éric Languet - Fragment d'un corps incertain - une pièce puissante et nourrie par le jeu de miroir du normal face à l'a-normalité. La musique de Yann Costa s'enroule en spirale autour de ce duo - Éric Languet- Wilson Payet - flamboyant de vitalité irrévérencieuse.

À VOIR au théâtre du Grand Marché - Lundi 21/03 et mardi 22/03 2016 à 19h.

RENCONTRE AVEC ÉRIC LANGUET

Son pays est ici, mais il va puiser à travers le monde ses sources d'inspiration et se confronter aux autres. Danseur, chorégraphe, fondateur de la Compagnie Danse en l'R et du centre chorégraphique le Hangar situé sur les hauteurs de Saint-Gilles, Éric Languet surfe sur la création, comme il aime surfer sur les vagues. Il compte aujourd'hui une quarantaine de pièces à son actif. Un parcours atypique le conduit de danseur de l'Opéra de Paris au Ballet Royal de Nouvelle-Zélande où il sera danseur étoile, puis chorégraphe. Il quitte la Nouvelle-Zélande pour enseigner à l'Université d'Adélaïde. Sa rencontre avec le DV8 influence fortement son approche artistique, qui désormais va suivre le chemin de la danse contemporaine avec une volonté de partage, d'échanges entre professionnels et amateurs, et l'audace d'intégrer valides et handicapés, jeunes et moins jeunes, comme la création d'un monde nouveau. À la recherche d'excellence, il fuit les conventions et l'élitisme et c'est avec une grande modestie qu'il met en lumière le ballet des corps. Son actualité est riche en représentations pour le bonheur des Réunionnais et, en point d'orgue, Robyn Orlin vient de créer, pour lui, un solo !

 

Vous êtes arrivé à La Réunion à quel âge ?
Je suis né à Compiègne. J’avais huit ans lorsque je suis arrivé à La Réunion. Salazie au départ, Saint-André, Saint-Benoît, Saint-Denis, Le Port… j’ai habité un peu partout dans l’île.

La danse, c’est arrivé comment ?
J’ai découvert la danse avec Marie-Christine Dabadie et Marielle Roque, des profs de jazz. Je me souviendrai toujours, je chialais la première fois, quand mon père m’a conduit au premier cours. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui avaient une grande curiosité, l’esprit ouvert et ils me faisaient tout découvrir, le classique, les spectacles, le hockey…Et j’ai choisi tout seul le surf et ça ne m’a jamais lâché depuis ! La danse, c’est devenu quelque chose d’important pour moi à l’âge de 16 ans. On m’a proposé le rôle du Petit Prince et ça a flatté mon égo, j’étais le seul mec au milieu de nanas. Et puis, c’est l’époque où j’étais subjugué par Béjart. J’avais vu le film de Lelouch Les uns les autres chorégraphié par Béjart et ça m’a beaucoup touché.

Et ensuite ?
Ma vie est un peu comme un conte de fées. Je rencontre le directeur du conservatoire au Club Med à l’Hermitage. À l’époque, je faisais l’École Normale et j’étais barman pendant les vacances. Nous avons passé trois jours à boire des coups, à discuter et c’est lui qui m’a proposé d’entrer au conservatoire de Reuil-Malmaison. Et ça a été le début de ma carrière classique à l’opéra de Paris.
Deux ans plus tard, je reçois un télex me proposant un contrat en Nouvelle-Zélande. J’étais en France, le pied cassé. Je pensais que c’était une blague. Et, non c’était du solide, un contrat d’un an. En fait, j’y suis resté dix ans. Je suis tombé amoureux du pays, j’ai même pris la nationalité zélandaise. Ensuite, je me suis lancé dans la chorégraphie, toujours pour le ballet Royal de Nouvelle-Zélande. Puis, j’ai créé ma propre compagnie avec danseurs et musiciens. J’ai joué à Singapour, je suis parti en Australie où j’ai enseigné à l’université d’Adélaïde.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter le pays de vos rêves ?
Une jeune fille que j’ai suivie en Australie, elle m’a lâché ensuite ! C’est là où j’ai quitté le classique pour me consacrer à la danse contemporaine qui avait plus de sens pour moi.
Au tout début, Béjart m’a beaucoup touché par son esthétique. Il a remis les hommes dans la danse. C’était une fête énorme sur scène, il y avait beaucoup de monde. Béjart a vraiment élargi mon champ esthétique. Et puis, avec le temps, il y a eu une certaine lassitude, je trouvais qu’il faisait toujours la même chose…
Et j’ai découvert Jiri Kylian qui m’a fasciné et c’est là aussi que j’ai rencontré le DV8, et tout a basculé, un sacré challenge !


Si on revenait sur ces dix années passées en Nouvelle-Zélande…
C’est un pays incroyable, il y a un rapport tellurique à la terre. Chacun, là-bas, est écolo dans l’âme ! À Wellington, il y a quatre tremblements de terre par an ! Le pays des extrêmes, force du vent qui vous fait décoller, l’herbe verte fluo, le ciel bleu cobalt…
La Nouvelle-Zélande est politiquement néo-libérale, il n’y a pas du tout d’esprit de classe. Par exemple, la plus puissante avocate du pays vit avec un maçon. Autres exemples, juste après le Rainbow Warrior, la France n’avait pas une belle image et jamais un Néo-Zélandais ne m’en a tenu rigueur, bien au contraire : "  T’es pas responsable des conneries de ton gouvernement. "  Quand je disais que j’étais danseur, on me répondait : " D’accord, mais tu joues au billard ? " !!!
 C’est le premier pays au monde à avoir donné le droit de vote aux femmes, le premier pays au monde à avoir fait des excuses officielles sur la colonisation et à avoir rendu leurs terres aux Maori… je serai intarissable sur la Nouvelle-Zélande, un beau pays, plein de contrastes encore une fois, le nord de l’île nord est tropical, le sud de l’île sud ressemble aux Alpes suisses !

Racontez-nous votre rencontre avec David Toole et le DV8….
J’ai travaillé trois ans avec le DV8 à Sydney, une création dans le cadre des Jeux Olympiques. Puis, plus tard à Londres, on a retravaillé la pièce The cost of living qui a fait une tournée européenne.
Je venais de la danse classique, port de tête, longues jambes, longs bras…et je vois sur scène David Toole,  un danseur handicapé, sans jambes, j’ai pleuré en le voyant danser et je me suis demandé pourquoi ça me touchait autant !
Ensuite, j’ai eu envie de faire ça aussi avec les gens de ma compagnie. Un positionnement émotionnel, artistique. On intègre les particularités de chacun dans le groupe. Il y a une dimension politique aussi, si c’est possible dans un studio de danse, c’est possible ailleurs. Et ça a nourri mon travail chorégraphique, ne pas oublier d’où l’on vient et se nourrir de solutions créatives.
Les handicapés sont obligés d’être créatifs dans leurs gestes de tous les jours et ils arrivent à résoudre leurs problèmes. Ça procure des moments de danse qu’on ne peut pas trouver ailleurs…

C’est-à-dire…
C’est une notion d’équilibre dans l’espace. Il y a la photo de départ, la photo d’arrivée et au milieu un voyage. La seule chose qui ne va pas bouger c’est le sol et le fauteuil. Ensuite, on cherche des points d’appui, une main, la hanche…les plus mobiles s’assoient dans le fauteuil des handicapés, les handicapés cherchent des appuis ailleurs. Tout le monde est en position humble, en équilibre instable et au final, on improvise.

Votre retour à La Réunion en 1998
Oui, mon père est toujours à La Réunion, j’avais envie de revoir la famille. Une époque où je me posais plein de questions : Est-ce que je suis encore Français ? Est-ce que j’ai toujours envie de danser ? Est-ce que je continue à chorégraphier ? Et Catherine Louis me suggère de monter ma propre compagnie. Ça me semblait très compliqué, en démarches, paperasseries…,  par rapport à ce que j’avais vécu avant.
En 1999, ma première création Trace d’amour est produite par les Bambous, d’ailleurs Robin Frédéric joue dans la pièce. Et puis, je fais des allers-retours entre La Réunion, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Je pars en tournée avec le DV8 Physical Theatre pour la pièce The cost of living.
Et en 2003, je décide de m’installer complètement à La Réunion. Je retrouve mes racines, mon enfance, mon adolescence…J’avais envie d’autres expériences à partager. Je quittais une compagnie de 40 à 50 personnes pour en former une autre avec peu de personnes, mais l’envie de travailler avec des gens d’ici, de les sensibiliser, de les former.
L’envie aussi de confronter la danse à des amateurs, de mélanger amateurs et professionnels et même d’aller plus loin, d’intégrer des gens sur le bord, mis de côté, SDF, personnes âgées, handicapées…Cette puissante envie je la tiens de mon expérience avec le DV8 qui m’a beaucoup marqué. On est vraiment sorti du cercle parfait des petits rats de l’Opéra !

D’où ça vient, la création ?
C’est marrant, j’en parlais justement avec mon père dimanche après-midi. Ça vient de ce que je vis, de ce que je vois, de ce que j’entends, de mes angoisses, des gens ancrés dans le quotidien…La prochaine création est venue d’une émission que j’écoutais sur France Inter " la démocratie des abeilles ", j’imaginais, en écoutant l’émission, la danse frétillante des abeilles, un essaim en cercle… l’esprit de la ruche ! En fait, il s’est écoulé deux ans entre la première étincelle et la réalisation. Elle sera représentée dans plusieurs festivals au mois de mai, Leu Tempo, Danse Pei …

Votre plus grande satisfaction ?
C’est la création de spectacles. Ensuite, il y a la production sur scène, après la générale, c’est toujours un grand moment pour les danseurs. Je suis sensible aux réactions des gens après le spectacle. Ce qui me touche beaucoup ce sont les réactions du genre " On m’a traîné à ce spectacle, ça ne me disait rien et j’ai pris une belle claque, je ne sais pas dire pourquoi ! "
Mon vrai boulot c’est dans le studio. J’ai créé près de quarante pièces dans ma vie. Mon pilier c’est l’accessibilité. Les gens qui viennent au spectacle n’ont pas besoin d’études, ni de culture artistique.

Que vous apporte la signature de cette convention avec la ville de Saint-Paul ?
Une stabilité. Ça permet de voir venir sur trois ans. Ça permet de développer une nouvelle écriture, une nouvelle formation en danse intégrée. Ça permet de revoir la structure des cours et de me réinventer en tant que prof. Il y a des profs de danses dans le groupe qui développent une spécificité à enseigner avec des personnes handicapées. 8 à 9 profs sont formés en trois semaines. Dans la compagnie, nous sommes 15 intermittents. Wilson, en fauteuil, fait partie de la compagnie. Mais je tiens à souligner que la danse intégrée, pour moi, ce mélange de personnes handicapées et de personnes mobiles, n’a pas de but thérapeutique, mais seulement un  but artistique.

Et les échanges avec l’extérieur, vos collaborations avec des compagnies étrangères ?
Ce sont des claques dans la figure ! Des expériences fortes. Je vais voir où travaillent les gens, dans quel contexte ils vivent. Je ne reste pas enfermé, je vais voir dehors ce qu’il se passe. C’est toujours une expérience charnelle, ma rencontre avec un nouveau pays. En résidence, on s’immerge dans le pays, ça permet de découvrir son  histoire, son quotidien…en mettant de côté ses a priori. Ça bouscule. Voyager est une nécessité. On a un métier qui nous permet de quitter La Réunion pour y revenir.
Au Mozambique, par exemple, j’ai vécu une expérience extraordinaire avec les Fuzulu. Des iconoclastes complets dans le processus de création. Ils s’appuient sur la tradition tout en faisant éclater tout cadre conventionnel. Tout se fait avec le système D, il n’y a pas d’outils structurés, ni d’obligation de temps et ça donne une vraie liberté, un souffle nouveau. C’était un bel échange où, d’un côté,  les danseurs ont appris à jouer des instruments Fuzulu et, de l’autre,  les musiciens ont  acquis  des notions techniques de danse.


Pourquoi l’Afrique ?
Depuis six/sept ans, je voulais travailler avec les danseurs de la zone. J’en ai un peu marre de cet axe Nord-Sud et de l’aval du Nord pour faire quelque chose alors qu’ici, dans notre environnement proche, il se passe plein de choses. Pendant deux années consécutives, je suis allé à Mada et deux autres années en Afrique du Sud et au Mozambique. C’était rafraîchissant. Nous avons beaucoup de leçons à prendre de gens qui n’ont pas les mêmes facilités que nous. Nous sommes dans une économie de subventions, d’aides. Eux, ils n’ont rien, il faut qu’ils se débrouillent et ils sont très créatifs. Ils ont quelque chose à dire en termes d’échanges. L’idée d’échange est à prendre dans les deux sens, chacun apporte à l’autre. Les résidences croisées mènent à une création fondée sur cet échange.

La Belgique compte aussi pour vous…
Oui, effectivement. La danse contemporaine flamande me correspond totalement. Je me sens très proche de quelqu’un comme Alain Platel qui mélange différents arts dans ses créations, qui travaille aussi dans sa compagnie avec des professionnels et des amateurs. La danse là-bas est ancrée sur une réalité sociale, politique même. Ce sont " des gueules ". Il y a un sens dans le mouvement. Une danse qui parle de danse, d’espace, d’énergie, de rapport au corps. Les Belges sont dans l’autodérision tout le temps. En France, on passe son temps à se regarder le nombril.
La danse anglo-saxonne ou belge met sur scène des gens avec leur fragilité, leur grande gueule et leur énorme poésie. Ça me touche plus qu’une danse très formelle, aseptisée !

La création dont vous êtes le plus fier ?
Somewhere ! C’est pour moi la pièce la plus aboutie.
C’est aussi le processus de création le plus douloureux de ma vie. J’ai passé deux mois à Joburg pour rencontrer le chorégraphe PJ Sabbagha, une forte personnalité militante. J’avais réuni les danseurs de sa compagnie et les danseurs de la mienne. Il y avait aussi le plasticien Eddy Blanchard. C’est dur de bosser avec lui. Il y a donc eu des frictions, des problèmes de personnalités.

Votre signature artistique ?
La Mélancolie ! Mes spectacles sont drôles et tristes. Je trouve mes béquilles dans la danse !
Il y a un rapport au corps charnel, organique. Un rapport au sol aussi. J’aime bien les gens hors-norme. Le côté chaos aussi, mais très organisé…
Une de mes questions d’artiste, la trace la plus forte que j’ai envie de laisser, c’est de l’ordre du poétique. Alors que l’on s’évertue à laisser des choses concrètes.

Mélancolie, gravité. Les choses me touchent, les gens autour de moi, la nature…. Mon boulot, mettre une autre lumière sur les choses. Déplacer les choses pour les rendre visibles.

La création de votre centre chorégraphique Le Hangar…
Le Hangar est conçu pour partager. J’essaye de fédérer au sein de la Compagnie. J’accueille des compagnies en résidence. Il y a un vrai côté généreux. Le Hangar est un lieu ouvert sur les quartiers. Il y a des cours de danse pour tous les publics, des stages, des rencontres, des soirées carte blanche avec des invités…Je cherche à en faire un vivier de talents.

Et à l’avenir, vous avez envie de quoi ?
J’ai envie de passer à autre chose. Il y a de plus en plus de danseurs professionnels, ici à La Réunion, que j’ai formés ou pas, et j’ai envie de travailler avec eux. Je ressens le besoin de revisiter aussi mon histoire anglo-saxonne.

 


À découvrir :

Le site internet de Danse en l'R : http://www.danses-en-l-r.com (compagnie Éric Languet)

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