Illustration : Raphaël Chane Nam
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Rencontre

Raphaël Chane Nam : Le Merle Blanc dans toute son exception

BAT'CARRE N° 5 | Propos recueillis par Francine George - Photo : Jean-Noël Enilorac -

Jovial, Raphaël Chane-Nam aime raconter à celui qui l'écoute. Ce grand entrepreneur a pris beaucoup de risques dans sa vie et sa pugnacité a porté le groupe qu'il a créé aux premiers rangs de l'économie réunionnaise. L'aventure industrielle, faite d'audace et de beaucoup de ténacité, prend des allures de roman d'aventure quand il se lance dans l'acquisition de licences ou dans la recherche technologique. Un jour, pourtant, la chute va brutalement frapper à sa porte. Généreux, très direct, il parle sans artifice des forces et des faiblesses de son entreprise familiale. Le modèle chinois de la reprise des affaires par l'aîné de la famille n'est peut-être plus perdurable. Raphaël Chane-Nam a voulu témoigner de cette belle expérience sous la plume de son compère et ami Yves Bosquet. Aujourd'hui, il relève un nouveau défi, celui d'exceller en calligraphie.


Comment est arrivée cette idée de vos mémoires " le Merle Blanc " ?


J’écrivais sans savoir où ça allait me mener. Je n’avais pas l’intention de faire un livre, c’était plutôt un passe-temps. J’avais envie de garder une trace écrite de tout ce dont je me souvenais. Je voulais surtout raconter à mes enfants et à mes petits-enfants toute cette histoire. Et puis, en 1980, j’ai arrêté, j’ai compilé et archivé tous les articles de journaux sur moi et sur mon entreprise. Il y en avait 745. Des journaux de métropole aussi qui parlaient de la recherche avec INRA. Et ensuite, j’ai cherché quelqu’un pour écrire ma biographie, et c’est là où Yves est entré en scène.

Parlez-nous de votre rencontre avec l’auteur de vos mémoires, Yves Bosquet ?


C’est une longue histoire, je connais Yves depuis 1972, c’est un ami. Il partage ma vie, connaît toute ma famille, il habite juste à côté et n’a qu’à sauter le mur pour venir à la maison. C’est un universitaire qui s’est depuis longtemps intéressé à la vie industrielle ; tous les week-ends, je le tenais au courant des évolutions du groupe. J’ai voulu faire un premier test sur un fascicule de calligraphie où Yves écrit des haïkus un exercice difficile et il a très bien réussi. La vie industrielle intéresse les industriels, or je voulais intéresser un public plus large. Il a rédigé le premier chapitre en cherchant à écrire dans un style littéraire et pas seulement narratif, comme la plupart des biographies, et j’ai été enchanté du résultat. Le livre est sorti en septembre 2011.

Pourquoi le Merle blanc ?


C’est l’emblème de la famille. Mon père était un fin chasseur et un jour un braconnier est venu lui vendre son Merle Blanc. Mon père l’a mis en cage dans la boutique. C’était l’attraction de tout le quartier. Par la suite, mon père l’a inscrit sur le fronton de sa boutique à Saint-Pierre.

Comment votre histoire a commencé ?


Mon histoire est celle de 99% de familles chinoises émigrées qui tiennent un commerce de détail.
Mon grand-père est mort très jeune, mon père, Antoine, n’avait que neuf ans. À cette époque, dans cette région du sud de la Chine, il n’y avait pas de travail dans les campagnes. Ma famille vient du village de Shajiao, dans le district de Shunde, au sud de la province de Guangdong. Ma grand-mère travaillait dans une usine de soie qui a fermé à cause de la maladie des vers. Le pionnier de la famille, l’oncle de mon père, Chane-Pak-Yun est ainsi arrivé à La Réunion en 1890. Mon oncle a ensuite ouvert un commerce de charcuterie-boucherie-épicerie à l’Entre-Deux qui a vite prospéré. Mon père est venu le rejoindre à l’âge de onze ans. En fait, à La Réunion, tous les Chan viennent de la région de Canton. Le cantonnais est très différent du mandarin, ce n’est pas le même dialecte. À l’arrivée du bateau, à la Pointe des galets, quand il fallait donner son nom, chacun le prononçait avec son accent, Chane, Chang, Chen… et tout dépendait de ce que l’administrateur comprenait…

Et ensuite ?


Une dizaine d’années plus tard, mon père ouvre avec ses économies un commerce à Saint-Joseph, entre l’église et la mairie. Un bel emplacement. Les affaires prospèrent et ma grand-mère lui envoie une jeune épouse de 17 ans, Sam Sing, ma mère. En 1934, mon père ouvre un nouveau commerce et s’installe à Saint-Pierre, rue des Bons Enfants. C’est là où je suis né, le 28 septembre, le même jour que Confucius ! Mon père était ravi, après avoir eu quatre filles, j’étais le premier fils ! J’allais reprendre les affaires…

Votre enfance en quelques mots ?


Mon père avait gardé un grand attachement à la Chine et on parlait cantonnais à la maison. Beaucoup de Chinois, comme mon père, ont dans l’idée de gagner le plus d’argent possible pour pouvoir ensuite rentrer en Chine. Il a donc trouvé un professeur, on était douze, quinze élèves avec lui. Puis, il est parti, et mon père m’a envoyé à l’école chinoise de Saint-André au pensionnat. Je ne revenais à la maison, à Saint-Pierre que deux fois par an. Le professeur poussait les élèves qui apprenaient bien, il leur donnait des devoirs en plus. Je suis sorti avec un bon niveau de cette école, qui malheureusement, ne conduisait les enfants que jusqu’au certificat d’études. J’ai demandé à mon père de m’envoyer au collège chinois à Madagascar. Il père n’a pas voulu et m’a dit " Tu es plus fort que moi en français, tu es plus fort que moi en chinois, tu vas maintenant travailler. " Et c’est comme ça que j’ai commencé à le seconder, j’avais quinze ans.

Vous faisiez quoi ?


Il y avait beaucoup de travail. On recevait par exemple le vin en tonneau de 225 litres. C’était un vin d’Algérie, il fallait laver les bouteilles avec le goupillon, les faire sécher et y transvaser le vin. Quand j’avais fini, j’étais comme saoul avec les vapeurs d’alcool ! Mon père fabriquait des sorbets dans des moules remplis d’eau et de sirop. À moitié congélation, on mettait les bâtonnets. Puis, on mettait dans des sachets. Je vendais les glaces sur la plage aux zoreilles, car les créoles n’allaient pas à la plage en ce temps-là. Mon père faisait du commerce de détail et du semi-gros, il fallait donc faire les déclarations de douane pour les importations et c’est moi qui m’en chargeais. Je connaissais tout le monde, le receveur des douanes était devenu un ami. Et puis, dans les années 50, mon père a ouvert un bar sur la plage. Je m’en occupais aussi et c’est là où j’ai sympathisé avec beaucoup de monde.

Arrive ensuite l’accident qui va finalement se transformer en tremplin pour vous. Comment ça s’est passé ?


J’étais jeune marié, je venais de passer mon permis de conduire et je suis allé chercher mon beau-frère à l’aéroport. J’ai eu un accident grave, une voiture est venue me percuter de plein fouet et je me suis fracturé le fémur gauche. Je suis resté plusieurs semaines à l’hôpital de Saint-Pierre, l’ancien hôpital délabré, à l’hygiène plutôt douteuse. J’ai attrapé un staphylocoque doré et la plaie continuait à suinter un an plus tard. Là, je suis parti à Paris me faire opérer à la clinique des frères Judet grâce à un cousin médecin. Ils m’ont bien soigné. J’y suis resté 15 jours, mais j’avais hâte de rentrer. Il me restait deux jours de libre avant mon retour et par curiosité, je suis allé à la foire de Paris qui se tenait Porte de Versailles. J’ai été très surpris, j’ai discuté avec pas mal de monde sur les stands d’équipement. Il n’y avait pas encore de libre-service à Saint-Pierre. J’ai demandé des devis et j’en ai parlé à mon père qui me dit pourquoi pas ! J’y mets toutes mes économies, on fait un prêt à la banque et on commande le matériel. Quelque temps plus tard, nous transformons la boutique de mon père en un  libre-service de 150 m2. Sans le savoir, un concurrent ouvre aussi un libre-service de 250 m2 ! Qu’à cela ne tienne ! Mon père était réputé pour ses bonnes pâtisseries, nous décidons de faire du haut de gamme, de proposer de bons produits que l’on ne trouve pas ou difficilement ailleurs. C’était ma première pierre à l’édifice. C’est là où je commence à prendre confiance en moi.

Un an plus tard, vous prenez un nouveau virage toujours à l’occasion d’un voyage…


Oui, je reviens à Paris pour me faire opérer à nouveau de la jambe et le médecin me dit qu’il ne peut pas me prendre comme ça. Il y a deux mois d’attente pour un rendez-vous ! Je me suis dit, je ne vais pas repartir pour revenir. Il y avait une foire industrielle à New York. Je téléphone à ma tante avec qui je n’avais jamais eu de contact auparavant. J’étais le premier du côté de mon père à renouer avec la famille du côté de ma tante. Quand je suis descendu de l’avion, ma tante m’a dit " Pince-moi Raphaël, dis-moi moi que c’est bien toi ! " J’ai été reçu comme un roi, j’ai rencontré mon oncle, mes cousins, ils m’ont fait visiter plein de choses. J’ai été surpris par le gigantisme, tout est géant aux États-Unis. Je me suis rendu plusieurs fois à la foire internationale. J’avais dans l’idée de fabriquer des glaces, je voulais me lancer dans l’industrie. J’avais à peine vingt ans ! Grâce à mes cousins, j’ai pu rencontrer les dirigeants des plus gros fabricants de glace. Il y avait une boîte internationale, un Danois et un Italien. Finalement, j’ai choisi le Danois, il avait une grosse cuve, plus économique, pas de perte. En fait, quand vous débarquez dans un autre monde, c’est un nouvel éclairage qui s’offre à vous.

C’est ici le point de départ…


Lorsque je suis rentré, mon père est parti avec ma mère voir sa sœur aux États-Unis pendant un bon mois. Et à son retour il m’a dit " je ne sers plus à rien dans cette entreprise ". La coutume chinoise veut que le fils aîné prenne la succession du père. Et c’est là où j’ai tout pris en main. Mon frère Jacques est un très bon bricoleur, mon frère Marc un très bon pâtissier et Jean un bon ouvrier. Aucun de mes frères ne s’occupait de la gestion. Mes sœurs avaient leur place aussi, elles s’occupaient de la boutique et dans les usines, Marcelle et Jeanne, par exemple, supervisaient les ouvrières.  J’avais comme rôle de nourrir toutes ces familles.

Vous rencontrez alors Louis Ortiz, une rencontre décisive…


Je n’avais pas pour vocation d’être glacier. Je voulais trouver une marque en franchise. Je me suis appuyé sur les études techniques de Marcel Charrier qui m’a suivi depuis le début, à la création du libre-service. J’étais convaincu que nous avions un bel avenir dans ce domaine. J’ai d’abord écrit à Motta qui m’a reçu à Paris. Très sympathique, mais il met en doute le fait qu’il y ait du lait frais à La Réunion pour fabriquer ses glaces ! De retour dans ma chambre d’hôtel, je me paye le culot d’écrire à Gervais pour lui expliquer que j’aimerais bien monter une usine sous licence à La Réunion. Il me reçoit gentiment, lui aussi. Nous sommes devenus amis, par la suite. Mais la direction suisse décrète qu’il faut d’abord importer ses produits pendant un an avant de passer au stade de la fabrication. Il était impossible d’avoir un prix compétitif face à la concurrence d’Adélis, bien en place sur le marché réunionnais. Le projet semble tomber à l’eau. De nouveau à Paris pour des réunions professionnelles, je profite de mes soirées pour aller au cinéma où je découvre ces pubs pour Miko. Je prends rendez-vous avec le directeur Louis Ortiz qui est installé à Saint-Dizier. Une rencontre dont je me souviendrais toujours. Je lui présente mon projet et il m’invite à déjeuner. Nous discutons de choses et d’autres, il me fait parler de ma famille, me demande comment j’en suis arrivé là. Nous sommes en 1965, je n’ai que 31 ans ! À la fin du repas, alors que nous n’avions plus du tout abordé le domaine des affaires, il me dit : " Vous êtes originaire d’une famille chinoise, moi d’une famille portugaise. Vous avez commencé par vendre des glaces sur la plage, moi en poussant mon chariot devant l’église. Vous êtes mon miroir. Vous êtes très franc. Vous êtes Miko Réunion et je suis Miko Saint-Dizier. "
J’ai vraiment reçu un choc à ce moment-là !
Nous avons travaillé à la confiance sans même de contrat au début. Dans le milieu industriel, il parlait de moi à tout le monde. Il m’avait vraiment pris en sympathie. Quand je suis allé voir le PDG de " Lu " qui était à l’époque vice-président du CNPF, j’ai toujours été très bien reçu. À l’assemblée générale des glaciers, il m’a rendu hommage à la fin de son discours : " C’est grâce à Raphaël Chane-Nam… ". Partout, il parlait de moi avec sympathie, le " petit chinois " parti de rien…En fait, j’ai été le premier à obtenir une licence Miko dans le monde, pareil pour " Lu " et pour " Capri-Sonne " !

Et là, commence votre ascension galopante…


Oui, avec tout ce que cela comporte d’avantages et d’inconvénients quand il s’agit d’une entreprise familiale. Rien n’est simple. La force de la famille c’est de vous, soutenir, et quand tout va bien, ça vous permet d’aller plus loin dans votre lancée, mais il y a aussi des freins, des doutes quand ça commence à aller mal. J’ai toujours été le moteur et ce n’est pas sans susciter des jalousies qui sont apparues où la machine s’est grippée. Le groupe s’est constitué au fur et à mesure, après Miko, il y a eu les bonbons Devé, le rachat de la SICAP. En 1977, la création de Sovipar, les produits " 3 Cœurs ". En 1982, les produits " Lu ", à suivre les produits " Capri- Sonne ", Propain en 1989 pour la fabrication industrielle de pains et de pâtisseries, Océane production créée en 1991 pour la production de boissons rafraîchissantes….

Il y a eu aussi l’aventure technologique…


Oui, là aussi c’est toute une aventure ! L’extraction des arômes avec la création d’Aurore-Développement, un laboratoire de recherche et en 1994, la participation de l’INRA. Le procédé de " flash-détente " a été inventé, à l’origine par mégarde à partir
d’une marmite dans l’arrière-cour de la maison, par Jean-Claude Pieribattesti et le chaudronnier Marcel Hunez.  Ce procédé sera utilisé au niveau international, notamment dans la vinification.

Et aussi l’investissement patronal…


Oui, je me suis beaucoup investi dans la profession. J’ai été président de l’ADIR. Je me suis beaucoup impliqué à la CCI aussi.

Le rachat de Solpack marque le début de la fin de cette grande aventure entrepreneuriale ?


Oui, ça a été la ruine de toute l’œuvre de ma vie. Plus de trente ans à construire le groupe industriel, à le hisser dans les trois premiers groupes agro-alimentaires de l’île, à rendre prestigieux le nom de Chane-Nam. Et là, tout s’écroule à une vitesse incroyable. Je me suis fait avoir sur la valeur de l’entreprise. Je manquais de trésorerie, j’ai voulu délocaliser l’usine à Saint-Pierre et j’ai alors vécu la première grève de toute ma carrière... C’était une pression énorme quand il a fallu mettre 150 ouvriers sur le carreau. J’ai essayé de vendre l’entreprise, je me suis adressé à tous les groupes industriels pour ne pas laisser tomber les salariés. Je me suis démené comme un diable pour trouver des repreneurs en morcelant les entreprises du groupe. Mais les syndicats n’étaient pas d’accord. Il y a même eu une réunion ou l’un d’entre eux est venu avec un fusil ! Les banques aussi m’ont lâché. D’autant que j’avais attaqué trois banques en 1998 sur les conseils d’un ex-directeur parce qu’elles pratiquaient des taux d’intérêt abusifs qui dépassaient largement le taux d’usure. Bref, la liquidation judiciaire a été prononcée en 59 jours, c’est la plus rapide de toute l’histoire économique réunionnaise ! C’était en 2002, et dix ans plus tard, je n’ai toujours pas reçu les comptes du commissaire aux comptes.

Quel est votre principal regret ?


J’aurais dû embaucher un cadre de haut niveau venu de l’extérieur. J’ai fait appel à mes fils. Il y en a un qui a été broyé par la machine et l’autre qui s’en est remis, mais qui garde une certaine amertume de cette expérience.

Vous vous en êtes remis comment ?


Je suis resté KO pendant un certain temps. Et puis, j’ai cherché à faire autre chose et je me suis tourné vers la calligraphie.

Pourquoi la calligraphie ?


Dans le mot calligraphie, il y a la racine grecque Kàllos qui veut dire " beau ". Cette notion de perfection m’intéresse. D’ailleurs, la calligraphie, comme la peinture, la poésie ou l’art du jardin sont des arts sacrés en Chine. Je ne voulais pas faire n’importe quoi pour simplement m’occuper et j’ai pris des cours avec le professeur Wong pendant presqu’un an, à raison d’une heure trente par semaine. Il existe tout un éventail de styles calligraphiques qui donne la possibilité de s’exprimer et d’atteindre un très haut niveau. Je suis toujours à la recherche de l’excellence.

Et maintenant ?


Je regarde devant moi et dans le ciel il y a encore plein de choses à voir. J’ai retrouvé la paix avec mes enfants et mes petits-enfants. Ma fille Camille a deux filles, mon fils Victor a une fille, mon second fils Augustin n’a pas d’enfant et Hugues le dernier a une fille et un garçon. Les enfants courent partout dans la maison et je suis maintenant un grand-père heureux ! Ça me donne de l’énergie nouvelle pour m’occuper de personnes en difficultés à qui je peux transmettre mon expérience.