Illustration : Sonia Ribes

Rencontre

Sonia Ribes : La grande exploratrice

BAT'CARRE N°2 | Propos recueillis par Francine George - Portrait : Jean-Noël Enilorac -

" Ce musée est à l'image de sa conservatrice, aimable et lumineux, on a envie d'apprendre ! " C'est ainsi que le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand qualifie, lors de sa visite en avril dernier, le Muséum d'Histoire Naturelle de La Réunion, où se prolonge Le voyage de Lapérouse qui a reçu le label d'exposition d'intérêt national. Une consécration en quelque sorte pour Sonia Ribes, la conservatrice pétillante de jeunesse qui est aussi une grande exploratrice. Femme passionnée, très experte dans ses domaines d'intervention, elle parle avec fougue de son métier, de son champ d'exploration et de son besoin de transmettre au public toutes ses découvertes. Et tout ça, avec un grand sourire, malgré le temps qui passe et le travail qu'elle ne peut pas accomplir tant que vous lui posez des questions !

L’exposition Lapérouse est un grand succès, elle a même été prolongée jusqu’en 2012 ?

Oui, c’est un grand succès ! L’expo a été prolongée jusqu’à fin juin 2012. En août, on comptabilisait 40 000 visiteurs, et nous avons été obligés de prolonger, car il restait encore beaucoup de projets avec les classes. Nous avons voulu apprendre aux enfants à décoder l’exposition comme s’il s’agissait de lire un livre. Nous avons monté des dossiers pédagogiques pour les enseignants, et des cycles de conférence en complément. L’exposition est conçue en trois parties : la partie historique qui retrace le contexte de cette première expédition scientifique française à travers le monde, commandée par Louis XVI ; ensuite la reconstitution du quai d’embarquement avec les caisses, la cargaison, chaque objet à la place qui lui est dû.  Et enfin, à l’intérieur du navire, la vie à bord avec les différents scientifiques mis en scène comme si le visiteur faisait partie de l’expédition. J’avais bien spécifié dans ma commande au scénariste que je ne voulais pas de panneaux, je voulais une immersion complète.

Qu’est-ce qui vous a mis sur la piste du Voyage de Lapérouse ?

Plusieurs facteurs conjugués. En premier lieu, je suis allée à titre personnel en Nouvelle-Calédonie et j’ai visité le Musée de l’Histoire Maritime dont une partie des expositions est consacrée à Lapérouse. J’ai pu faire la connaissance et sympathiser avec Valérie Vattier, la directrice de ce musée. En second lieu, l’UNESCO proclame l’année 2010 Année Internationale de la biodiversité, et la France a répondu à cet appel en déclarant la biodiversité cause majeure. Je me trouvais naturellement concernée pour avoir consacré plusieurs expositions et publications sur ce thème. Et enfin, j’ai participé au grand programme sur dix ans d’expéditions naturalistes " La Planète Revisitée " sous l’égide de Philippe Bouchet, Professeur au Muséum National d’Histoire naturelle, en charge des grandes expéditions. Ce vaste programme est principalement financé par la Fondation Albert II de Monaco et la fondation Total. Fort de ces expéditions menées récemment - et qui montrent qu’en 2010, comme en 1785, on doit prospecter, ramasser, trier, collecter et étudier. En revanche, en 1785, on découvrait le monde tandis qu’aujourd’hui, il est urgent de décrire des espèces avant qu’elles ne disparaissent. Il y a donc un lien avec Lapérouse et le concept de biodiversité, même si le mot a été inventé en 1984 seulement, par le biologiste américain Edward Wilson. Je me suis donc dit qu’il était intéressant de traiter le sujet sous l’angle historique plutôt que sous l’angle du rapport de l’homme à la nature. Le 18e siècle est effectivement le siècle des voyages scientifiques. Les grandes expéditions, comme celle de James Cook avant celle de Lapérouse, partaient explorer la Terre avec des savants et des érudits. C’est ce que nous avons voulu montrer, le volet historique de la biodiversité. Et puis, une sorte de clin d’œil à l’histoire, car Lapérouse avait un lien avec Les Mascareignes où il rencontre sa femme Louise Éléonore Boudrou alors qu’enseigne de vaisseau, il fait escale en 1773 à l’île de France (île Maurice) et à Bourbon (île de La Réunion) dans un périple vers les Indes. Louise est une  très belle jeune fille qui vient d’avoir dix-huit ans, il en a quinze de plus. Les familles s’opposent radicalement à leurs amours. Il faudra attendre dix longues années de fiançailles avant que le mariage n’ait lieu, en juillet 1783. Deux ans plus tard, Éléonore est enceinte, mais perd l’enfant tandis que son mari est déjà parti dans cette grande expédition.

Racontez-nous les coulisses de cette aventure :

Tout d’abord, il faut préciser que cette exposition sur le Voyage de Lapérouse est le fruit d’une collaboration entre la Nouvelle-Calédonie et La Réunion, ce qui est fort bienvenu dans l’année des outre-mer (2011) !

Une exposition, c’est avant tout une belle aventure humaine. C’est l’histoire de toute une équipe, une vingtaine, en effervescence permanente durant plusieurs mois. C’est un travail colossal, je dors à peine, nous sommes tous sur le qui-vive, mais j’adore ce temps-là. Il y a un grand stress, mais beaucoup de complicité et d’humour aussi. Le muséographe François Aulas et le scénographe Gilles Courat ont tout de suite capté ce que je voulais. L’idée de la cale du bateau s’est imposée très vite, par exemple. Nous l’avons réalisée en quinze jours seulement. Tout est flottant, car nous sommes dans un musée classé monument historique, il fallait imaginer un système entre le sol et le mur qui soit solide et aux normes de sécurité pour recevoir le public. Tout a été fabriqué ici. La cale du bateau est en bois de cryptomeria. Je trouvais ça très beau et je voulais le garder tel quel, mais j’ai vite été remise dans la réalité de ce que nous voulions produire : " Mais Sonia, ce n’est pas un chalet suisse ! " Le bois a donc été teinté pour refléter au mieux l’ambiance d’un bateau...Sur le papier, tout est évident, mais quand nous passons à la réalisation, il y a de sacrés écarts. Et ce qui est formidable, c’est l’énergie que met toute l’équipe, chacun à son niveau, pour trouver des solutions. Lorsque par exemple, nous avons reçu les mannequins, ils étaient bien trop beaux pour ressembler à des marins de l’époque, il a fallu les " balafrer ". Le maquilleur Cyrille a rajouté des joues et façonner quelques cicatrices sur le visage.  Le jour où Valérie est arrivée avec la caisse contenant les objets venant de Nouvelle-Calédonie - elle l’a convoyée par avion - ce fut un grand moment. Il y a eu des moments plus difficiles. Un matin, François (Aulas) s’est blessé. Nous sommes partis aux urgences, quatre points de suture. L’après-midi, nous étions revenus sur le chantier. Pas le temps de souffler. L’après-midi même, c’est Cyrille qui a failli s’empoisonner. Heureusement, il a eu les bonnes réactions. On a appelé le centre antipoison quand même. La veille de l’inauguration, nous avons fini à minuit... Le lendemain, ce fut l’apothéose, toute l’équipe était habillée en costume d’époque, marquis, duchesses, nous avions belle figure !

Vous êtes vous-même une grande exploratrice ?

Pour la petite histoire, je me suis remise à la plongée sous-marine il y a deux ans, pour une mission d’inventaire de la biodiversité marine dans les îles Loyauté en Nouvelle-Calédonie.  Un vrai défi ! Mais, j’étais très enthousiaste de faire cette expérience, car je connais bien les fonds de l’océan Indien, et je découvrais  ceux du Pacifique. Des moments merveilleux. J’ai voulu restituer cette connaissance de la biodiversité récifale à travers une exposition présentée dans chacune des îles Loyauté et un livre qui vient d’être imprimé et qui va être distribué dans toutes les écoles.

" J’ai toujours ce souci : la science ce n’est pas que pour les scientifiques "

Sinon, j’ai fait partie des équipages sur le Marion Dufresne, j’avais une trentaine d’années. Dans le cadre de la planète revisitée, j’ai participé à deux missions à Madagascar, l'une hauturière à Nosy-Bé (en 2009 et l'autre côtière  à Fort Dauphin (en 2010). Nous recherchions à faire l’inventaire de la flore et de la faune d'une région où se rencontrent des espèces tropicales comme à La Réunion et tempérées comme en Afrique du Sud. Et on a découvert de nouvelles espèces.  Les campagnes sur un bateau de recherche sont des moments très intenses. De 5 à 19 heures, nous étions sur le pont. Lorsque la drague ou le chalut arrivait, il fallait aller vite, nettoyage des poissons et autres animaux marins, trie, mise en alcool (ou formol), photos. Entre deux chaluts, nous échangions entre scientifiques d’horizons différents...quand certains n’avaient pas le mal de mer ! En 2007, je suis partie avec une équipe pluridisciplinaire de dix scientifiques sur la goélette Antsiva, en cabotage près de Nosy be et des îles malgaches du Canal du Mozambique jusqu'à Juan de Nova, aux  îles éparses, Il s'agit à chaque fois de faire avancer la connaissance sur la faune et de compléter les collections du musée. En 1990, lorsque j’ai pris la direction du Muséum, le fonds du musée comptait 12 000 spécimens, aujourd’hui il y en a plus de 40 000.  En privilégiant la constitution d'une collection de référence de la faune des îles de l'océan Indien occidental, il nous sera plus facile de faire comprendre au public les liens entre les différentes espèces de la zone et leur évolution. Faire du terrain permet aussi de restituer plus aisément les informations lorsque nous devons faire des expositions.

Mais, le plus bouleversant de tout, sans aucun doute, a été la découverte des poissons abyssaux après l’explosion du volcan de la Fournaise en 2007. C’était une ambiance apocalyptique. Trois cents spécimens sont collectés à la surface par les chercheurs de l'ARVAM et de l'Aquarium de La Réunion. Une première identification par Patrick Durville et Thierry Mulochau de l'Aquarium a montré que nous avions affaire à des poissons inconnus. Le Muséum d'Histoire Naturelle décide alors de faire venir un ichtyologue qui connaît bien cette faune pour l'avoir déjà étudiée lors de la campagne océanographique sur le Marion Dufresne,  Jean-Claude Quéro. Au final, c'est quarante-cinq espèces nouvelles pour La Réunion dont treize à l’échelle de la planète. ça n’arrive jamais !  Les espèces nouvelles ont été envoyées aux spécialistes de certaines familles à Cape Town, au Danemark ... une belle collaboration scientifique pour une sacrée découverte !

En complément de toutes ces activités, vous éditez également des ouvrages destinés au grand public sur les résultats de vos recherches. Vous avez obtenu le prix du livre Insulaire à Ouessant dans la catégorie Beaux livres.

C’est toujours cette volonté de transmettre les connaissances ! J’ai d’abord commencé avec les animaux des jardins créoles, fruit d’observations familiales dans le jardin. Ensuite, les poissons des récifs coralliens avec Patrick Durville chez Océan Editions. Puis, les animaux des récifs coralliens. En 2008, le Muséum a publié un coffret collectif sur la biodiversité à La Réunion dont j'ai assuré la coordination scientifique et écrit quelques livrets. C'est ce coffret qui a obtenu le prix Ouessant. Actuellement, nous préparons avec quelques scientifiques un livret sur les échinodermes de la Réserve Naturelle Marine... Oui, j’ai attrapé le virus !

Vous êtes également présidente du conseil scientifique de la réserve marine…

C’est une longue histoire ! La réserve a été créée en 2007 suite à un constat réalisé par les scientifiques qui tirent la sonnette d’alarme, car depuis la fin des années 1970 les récifs se dégradent à grande vitesse. La réserve marine a pour objectif de concilier préservation des récifs et activités humaines. Il ne s'agit pas de mettre les récifs sous cloche. Nous essayons de faire vivre cette relation pour que la réglementation des usages soit en adéquation avec le milieu. Et il est important que l'usager appréhende au mieux une biodiversité, par bien des facettes, exceptionnelle. Sait-on par exemple que la richesse en espèces de coraux est presque équivalente à celle de la Polynésie Française, dont le territoire est bien plus vaste ? La biodiversité des récifs, c’est aussi notre patrimoine, qu'il est impératif de transmettre aux générations futures.

Et votre position concernant les récentes attaques de requins ?

Il est urgent de parfaire notre connaissance sur la biologie et l'écologie des requins de notre île.