Illustration : Ecologie visionnaire
Illustration : Ecologie visionnaireIllustration : Le bicycleIllustration : Ecologie visionnaireIllustration : 15eme Salon du livre de jeunesse - Saint Germain Les Arpajons du 03 au 04 mars 2014 - Luc Schuiten Illustration Archiboresence Illustration : Ecologie visionnaireIllustration : Ecologie visionnaireIllustration : Ecologie visionnaireIllustration : Ecologie visionnaire

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Luc Schuiten, l'archiborescence de portée universelle

BAT'CARRE N°5 | Texte : Francine George - Illustrations : Luc Schuiten -

Luc Schuiten, architecte visionnaire et dessinateur de grand talent, est venu en décembre 2012 à La Réunion participer au premier forum sur le développement durable organisé par les EPL, Entreprises Publiques Locales.

Très recherché à travers le monde, Luc Schuiten multiplie ses participations à des colloques, séminaires, salons. Sa prochaine participation au salon du livre jeunesse de Saint-Germain les Arpagon est l'occasion de redécouvrir ce talentueux humaniste qui a gardé une belle âme d'enfant.

Retour sur l'entretien qu'il a accordé à BAT'CARRÉ en expliquant son concept d' "archiborescence " et sa vision d'un urbanisme lié à de nouveaux modes de vie écologistes.

Entouré de biologistes, chimistes, ingénieurs, membres, comme lui, du Biomimicry Europa -association créée à Bruxelles en 2006 et co-fondée par Jeanine Benyus, il va très loin dans ses recherches et nous embarque dans un futur, lointain sans doute, mais qui porte en lui l'espoir de vivre en harmonie avec la nature. Nous n'avons qu'une Terre et nous nous comportons comme si elle était extensible. " En 2030, l'activité humaine consommera deux fois plus de ressources que la Terre peut nous en donner " selon l'empreinte écologique réalisée par le WWF en collaboration avec le Global Footprint Network. C'est dire l'urgence de changer de comportement...

Pourquoi l’archiborescence ?

Luc Schuiten se sent mal à l’aise dans le monde contemporain voué au pouvoir de l’argent qui s’effondre. " Les ressources fossiles s‘épuisent, la société de consommation pousse à acheter toujours plus, pour finalement remplir la poubelle. Les champs d’OGM progressent autant que la déforestation, les bouleversements climatiques nous rappellent à l’ordre sans qu’il y ait vraiment de changement radical de comportement. Et quel avenir proposons-nous aux futures générations ! "  Face à ce constat qui date maintenant de plusieurs décennies, il essaye de proposer des solutions en concevant d’autres modes de vie qui soient en osmose avec la nature. Il ne s’agit pas d’un rêve d’utopiste, mais d’une démarche construite, pas à pas, sur le modèle de la nature : " L’exemple est dans la nature. La nature c’est 3,5 milliards d’années de recherche et développement. Nous n’avons pas cette sagesse… ". À partir du biomimétisme, c’est-à-dire de l’étude des formes, des matériaux et de l’organisation des écosystèmes, il imagine des habitations en harmonie avec l’environnement, des villes qui intègrent sur l’existant inerte des structures vivantes et enfin le développement de cités archiborescentes. L’arbre est pour lui le modèle du vivant par excellence, et sa démarche s’articule autour de cette notion d’archiborescence, contraction d’architecture et d’arborescence, c’est-à-dire " l’architecture qui utilise principalement pour matériaux de construction toutes formes d’organismes vivants ". Habiter dans un arbre n’est plus un rêve d’enfant, il devient une réalité Schuiten.

Le premier exemple de maison écologique

Il a voulu expérimenter personnellement son concept avant de le développer. La preuve par l’exemple. En 1976, après le premier choc pétrolier, il crée avec sa famille et ses amis sa première maison entièrement auto-suffisante avec énergie solaire (en Belgique), éolienne, récupération d’eau de pluie, jardin potager et  verger bio. À cette époque, la maison Oréjona est un défi auquel personne ne croit. Avant d’y installer sa famille, il analyse les besoins et les aspirations des uns et des autres et conçoit un art de vivre ensemble, où l’espace permet à chacun d’y trouver ses marques. Il a également fabriqué lui-même le mobilier en bois brut pour rester ainsi en symbiose avec la forêt environnante. Cette maison recèle des trésors d’ingéniosité avec du mobilier multi-fonctions, une volonté de tendre vers l’autonomie complète, appuyée par cette recherche constante d’esthétique qui conduit sa réflexion. La maison Oréjana pose un jalon précurseur dans la prise de conscience écologique et le mouvement underground des années 70.
Plus tard, dans la maison Dassonville, l’arbre stylisé au centre distribue les plateaux de vie, tel le pilier du monde dans les habitats de cultures traditionnelles qui relient la terre au ciel. Award 1991, elle est ainsi décrite : " une habitation dans laquelle la variété des espaces intérieurs et l’architecture extérieure constituent une promenade architecturale de grande qualité. " Puis, apparaîtront au fil du temps les habitats biosolaires de ville, où la mitoyenneté n’empêche pas de cultiver la singularité.
Le projet de la maison papillon en est un exemple. Issue d’un livre pour enfant, la façade mitoyenne donnant sur la rue est pourvue d’une colonne d’eau pluviale qui s’élargit en éventail à chaque demi-niveau pour former des bacs à plantes. " Ces bacs remplis de buddleias, arbres à papillons, sont arrosés par l’eau de pluie en provenance de la toiture ". Une invitation à imaginer des interprétations de la nature selon les préférences de chacun.

Les nouveaux modes de transport sans essence

Luc Schuiten soulève l’enveloppe de l’habitacle et s’en extrait pour lancer, le sourire aux lèvres, que cette voiture est un bonheur à conduire en ville.  Il se redresse, l’œil vif et lumineux, les cheveux en bataille, l’allure svelte du sportif d’endurance, et de sa voix ferme au timbre enfantin, explique le fonctionnement de l’automobile qu’il a conçue : silencieuse, propulsée par énergie électrique et régulée par la force musculaire, elle lui permet d’être totalement autonome dans ses déplacements. Avec des capteurs solaires, le coût à l’année est de zéro, sans capteur solaire, il est de 40 € ! Le futur existe déjà pour Luc Schuiten.

Ce prototype est actuellement son mode régulier de déplacement, mais il en a bien d’autres dans ses cartons. Tout commence par un dessin avec Luc Schuiten. Depuis une quinzaine d’années, il invente d’autres moyens de transport, des cyclos, des voitures, des trams, des avions, tous plus légers et plus amusants les uns que les autres, en gardant comme ligne de fond l’autonomie énergétique et l’envie de changer de mode de vie. Il remplit des carnets de dessins tous inspirés de l’observation de la nature, en cherchant à faire évoluer les comportements humains vers d’autres aspirations que celles de la domination machiste, développée par la civilisation automobile.

Ici, des cycles se déplaçant par l ‘énergie musculaire avec assistance électrique à la demande. De nombreuses formes sont possibles, allongées, debout, semi–couchées, empruntées au monde animal -sauterelles, fourmis…-, elles varient selon les goûts et la fantaisie de leurs utilisateurs. Par exemple,  le cycliste introverti, tel un scarabée du désert promenant sa carapace, s’abandonne à ses rêveries intérieures tout en protégeant avec ses grandes roues son espace personnel. Là, des engins aériens nés de l’observation des grands rapaces qui planent, immuables dans le ciel. Ces ornithoplanes sont constitués d’une membrane qui capte l’énergie solaire pour la transformer en énergie électrique apte à actionner l’hélice et le battement des ailes. La transparence des matières gonflables permet d’observer tranquillement le panorama vu du ciel.
Ou encore des véhicules urbains électriques emboîtables, comme le chenillard à la forme allongée d’une musaraigne, agrémenté d’un dossier arrière " bien fessu ".  Il transporte deux à trois personnes et peut s’assembler à d’autres en convoi. Cet engin prend aussi la tangente dans des rues de traverse grâce à une certaine autonomie énergétique. En pilote automatique, il se dirige là où son ordinateur de bord lui indique d’aller. Ce n’est pas la course, il n’y a pas de dépassement possible et chacun circule à sa guise. Dans le même esprit, les tractainers transportent des convois de marchandises à leurs lieux de livraison. Luc Schuiten propose un cadre dans lequel s’installent de nouveaux rapports aux moyens de transport.  L’individualisme et l’effet de puissance ne sont plus de mise, le ludique et l’esthétique priment. Imaginons les rues, les avenues des villes parsemées de ces véhicules légers comme autant de gouttelettes d’eau restant sur une feuille après la pluie !
Il en est de même pour les transports en commun. Souple, fonctionnel, modulable, le tramodulaire roule sur des rails alimentés en électricité par le sol (système APS), sans câble venant brouiller le paysage, comme le font actuellement les tramways de Bordeaux. Chaque engin, à l’image des ailes repliées d’un papillon, comporte sept places, trois en position assise à l’avant et quatre en position debout à l’arrière. Il est programmé pour se rassembler en convoi si besoin, ou en petites voitures urbaines autonomes. Le système fonctionne sur demande et la voiture ne s’arrête que s’il reste de la place. Plus de gaspillage, de transports vides aux heures creuses. Aux heures de pointe, l’assemblage de voitures règle la densité du trafic à partir d’un central informatique. Envolé le stress !

Les toits jardins de Bruxelles

Luc Schuiten vit à Bruxelles. Il aime cette ville cosmopolite qui offre aux artistes un cadre de vie stimulant. C’est ici qu’il développe ses recherches de villes bio-futuristes et ce n’est pas un hasard si la première exposition, Vegetal City, se passe dans cette capitale européenne. Il se plaît donc à anticiper les évolutions de cet urbanisme mis sous pression. Sa démarche étant de se réconcilier avec son environnement, il ne s’agit donc pas de détruire ce qui existe, mais plutôt d’apporter des structures végétales au béton inerte dans un premier temps. Puis, les jardins verticaux investissent peu à peu les toitures. Des passerelles légères permettent de créer des liens et de redécouvrir le plaisir de se promener sur les toits avec le ciel comme horizon. La ville retrouve le clapotis du ruisseau, l’asphalte ne fait plus crisser les pneus, les arbres sur les toits jouent leur rôle protecteur tout en absorbant le gaz carbonique, les façades arrières forment des espaces de vie captant l’énergie solaire, les façades donnant sur la rue sont composées de loggias potagères, de cultures en espaliers jouant leur rôle d’isolation thermique… la nature respire et s’épanouit sans entrave formant une nouvelle structure vivante telle une forêt dans la ville. La ville est redonnée à ses habitants qui la transforment, la chérissent, lui donnent un nouvel élan.

La mutation d’une rue sur trois siècles

D’où venons-nous, Où sommes-nous et Où allons-nous ? À ces questions d’ordre philosophique, Luc Schuiten répond par la trajectoire d’une rue sur trois siècles. Le dessin reste pour lui le plus approprié pour imaginer l’architecture, l’urbanisme  et les moyens de transport du futur. C’est aujourd’hui un exercice difficile que de se projeter dans l’avenir tant les prédictions plombent tout espoir de mieux vivre. Pourtant, Luc Schuiten refuse le fatalisme et, à partir d’un même lieu, par sauts de cinquante ans, il inscrit les mutations écologiques sur la trajectoire du temps en enjambant le pont du passé au futur.
L’aventure commence en 1850. La révolution industrielle transforme le paysage de la ville, fumées des usines au-dessus des toits d’habitation, chauffage au charbon, l’eau va se chercher à la fontaine. En 1900, le boom immobilier transforme la ville, les infrastructures se développent, les salles de spectacles se multiplient. En 1950, le développement économique efface le traumatisme des deux guerres mondiales, la voiture est réservée aux plus nantis, le cinéma est à son apogée. Des valeurs collectives des années 1900, on passe à l’ère de l’individualisme et de la réussite commerciale en 2000. Voilà brièvement retracées les grandes mutations du passé. 2050, la révolution informatique, l’achat par internet ne requièrent plus de se déplacer constamment, les moyens de transport deviennent collectifs. La rue n’a plus besoin de parcmètres, de panneaux de signalisation. En 2100, les technologies utilisant l’archiborescence permettent d’inventer de nouvelles formes d’espaces de vie. L’expression théâtrale habite la rue, les gens se déplacent en chenillards. En 2150, la fin de l’histoire raconte une société qui a pleinement retrouvé le temps de vivre dans un cadre multidimensionnel où les écosystèmes s’emboîtent les uns dans les autres, du souterrain jusqu’à l’aérien.

Les cités végétales

Luc Schuiten a imaginé le futur d’autres villes que Bruxelles. Lyon, Nantes par exemple, et leur revégétalisation possible à l’horizon du prochain siècle. Souvent sollicité à participer aux expositions universelles ou à des colloques sur des approches utopiques de l’avenir, il a conçu des cités archiborescentes qui s’adaptent à leur environnement naturel. Sa capacité à se projeter au loin pour explorer les potentialités du futur et inventer un monde meilleur est extrêmement rare.

La Cité des Vagues " Cette ville en mouvance se renouvelle en permanence en une lente progression autour d’un lac, où la transhumance de ses habitants s’effectue au rythme de la durée de vie de la structure principale de la cité : l’arbre. C’est un réseau complexe indissociable où les symbioses prennent une place primordiale. Les habitations se trouvent dans des immeubles, vagues orientées au sud vers un plan d’eau situé en contrebas. "
L’urbacanyon " Situé sur un plateau découpé par de larges failles labyrinthiques comme autant de craquelures dans un sol trop sec, chacun de ces îlots est construit suivant un procédé de découpage d’une nouvelle sorte de béton de silicate, dans un coffrage d’aspect rocheux. Tous ces îlots sont reliés entre eux par des passerelles permettant le déplacement à vitesse réduite des piétons et des cyclos, dans un environnement calme et bucolique. "
La Cité des Habitarbres " La cité des habitarbres se développe dans un environnement forestier remodelé, adapté aux besoins d’un nouveau mode de vie. Les habitants n’y sont plus des consommateurs de nature, mais les acteurs d’un nouvel écosystème dont la gestion permet l’épanouissement de chacun et garantit une durée et une évolution à long terme de la cité. Les parois extérieures sont constituées d’une peau inspirée de la chitine des ailes de libellules."
La Cité Tressée " Les habitats de cette cité sont constitués d’un maillage végétal produit par les racines d’un figuier étrangleur ayant poussé sur un arbre support. Celui-ci peut atteindre des hauteurs suffisantes pour concevoir des édifices élevés. Les parois extérieures des logements sont en biotextiles, comparables à la substance du cocon des vers à soie. La circulation dans la cité se fait par des passerelles surplombant la prairie sauvage, permettant ainsi aux cycles naturels de se poursuivre "
La Cité Lotus " Née de la rencontre entre Luc Schuiten et le réalisateur François Vives, cette cité est imaginée lors du tournage d’un film sur le lotus au Japon. Cette fleur, symbole ancestral de la spiritualité, se révèle aujourd’hui comme un emblème d’innovations technologiques, offrant d’innombrables champs d’investigations et d’applications possibles. "

Luc Schuiten a tellement conçu, imaginé, dessiné ces nouveaux modes de vie écologiques qu’il dit aujourd’hui en substance : " J’habite beaucoup plus dans le monde que je dessine que dans le monde dans lequel je vis. Et j’ai voulu le rendre le plus agréable possible. " C’est ainsi qu’il nous invite à le rejoindre dans l’une de ses cités végétales. À vous de choisir et de rêver maintenant à un futur meilleur.

 

Pour en savoir plus :

Les livres de Luc Schuiten aux éditions Mardaga :

- Archiborescence
- Vers une cité végétale

Les sites :

- http://www.citevegetale.net
- http://www.archiborescence.net