Illustration : Davy Sicard
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Rencontre

Rencontre : Davy Sicard

BAT'CARRE N° 4 | Propos recueillis par Guillaume Peroux - Photos : Éric Lafargue -

À l'aube de ses 20 ans de scène, Davy Sicard nous livre son 4ème album " Mon Péi ". Entre hymne et engagement, il nous emporte à travers l'histoire de sa Réunion, de son île, au son de son fidèle " Maloya Kabosé ".

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Bonjour Davy,  

Cet album affirme plus que jamais l’attachement que tu portes à ta terre, La Réunion. Quelle a été l’origine du projet ?
À chaque album, j’essaie de proposer un thème de réflexion qui me paraît important. Et je crois que c’est de manière évidente, logique et naturelle, que celui de  " Mon péi " s’est imposé.
Je dirais même qu’il a découlé de ceux abordés dans " Ker maron " et " Kabar ".
Mais ce sont les observations que j’ai faites et surtout les rencontres, les lectures, les échanges, qui sont venus nourrir mon premier questionnement : comment La Réunion est-elle perçue par ses propres enfants ?


Beaucoup d’artistes  de divers horizons t’ont accompagné pour la réalisation de ce CD, comment s’est déroulée cette collaboration ?


Cela faisait un moment que je voulais inviter plusieurs " artistes " sur mes projets. Mais j’aime l’idée de donner du sens aux collaborations.  Du coup, il m’a fallu attendre d’avoir la matière appropriée. Et effectivement, en particulier sur la chanson " Mon péi ", plusieurs d’entre eux ont très généreusement répondu présents. Tous se sont rendus disponibles très spontanément : c’était un énorme cadeau qu’ils me faisaient tous !
Après avoir pris la mesure de la teneur de la chanson, nous nous sommes joyeusement mis au travail et la partie de rigolade a pu commencer.
Ma rencontre avec Simon Lagarrigue restera une des plus belles que j’ai faites. Ce monsieur a tant de choses à dire, à partager !
En tous les cas, je peux dire avec joie que tous les invités, tous les participants ont été d’une extrême générosité ; et c’est là je crois, un des points forts de cet album : le fait qu’il y ait eu autant de partage aura permis de donner beaucoup plus de sens non seulement à la musique, mais aussi au questionnement sur la perception que l’on a de La Réunion.
Car c’est là une des grandes difficultés de ce type d’entreprise : être ouvert et cohérent dans la musique et le propos qui l’accompagne, poser des questions pertinentes et enfin, et pas des moindres, donner un maximum de vie à l’enregistrement. Le public me dira si j’y suis parvenu ou pas, mais grâce entre autres au concours de mes dalons, je suis assez satisfait du résultat.


Après avoir été produit par une maison de disque réputée, le retour à l’auto-production t’a-t-il  permis plus de liberté créative ?


Le fait que j’aie expérimenté l’auto-production au début de mon parcours en solo m’a effectivement permis de me lancer dans cette nouvelle aventure musicale avec un peu moins d’appréhension.
Lorsque j’étais chez Up Music (Warner Music France), je jouissais d’une très grande liberté pour ce qui était de la créativité et même en général d’ailleurs : toute l’équipe était à mon écoute. Aujourd’hui, ce qui vient se rajouter à cela, c’est l’élargissement de mon champ d’intervention ainsi que le renforcement de mon pouvoir de décision. Du coup, il y a plus de responsabilités, de charges : l’auto-production est loin d’être une affaire de tout repos.
Cela dit, il y a eu pour cet album une envie très particulière de (se) faire plaisir et d’aller au bout des idées.


Ton album dégage un profond engagement identitaire,  un  militantisme plus affirmé, quel est ton but ?


En tant qu’artiste musicien, mon but premier est de faire une musique, des textes qui puissent être partagés. Je ne me vois pas comme un militant.
Mais je reste également convaincu que la musique a toujours cette capacité à éveiller, révolutionner les consciences. Alors si cet album pouvait, même de manière minime, en plus d’être agréable à l’écoute, amener les gens à s’interroger sur certains sujets notamment identitaires, sur la notion de pays, ce serait merveilleux. Après, à chacun ses réponses.
Comment un groupe lambda peut-il être uni, en harmonie, s’il ne définit pas et ne valorise pas ce qui rapproche tous les individus qui le composent ?
J’ai le sentiment qu’après avoir tenté d’apporter des réponses à des questions identitaires tournées vers soi (Ker maron), vers l’individu,  il était logique de vouloir ensuite inscrire les réponses obtenues dans un cadre plus large, plus collectif.
Proposer une musique agréable qui conduit à une prise de conscience. Voilà ce que je tente, avec simplicité et plaisir, de faire.


Comme tu le dis dans ta chanson " Banna ", n’as-tu pas peur que cela " pas kom in koudéta " ou d’y perdre une certaine neutralité ?


En quoi mon envie de mettre en avant ma créolité serait-elle une menace ? Et d’ailleurs une menace pour qui, pour quoi ? Au travers de la musique, je ne cherche qu’à mettre en valeur et en équilibre toutes les composantes de notre identité : je chante aussi bien " La Réunion " que " La France ". Si certains voient en cela une menace, un danger, je serais tenté de dire que l’idée d’un déséquilibre ne s’en trouve malheureusement que renforcée.
Quelle est la mécanique qui nous amène à penser que le type de propos que je tiens ne peut avoir qu’une connotation politique ? Pourquoi ne pourrait-il être seulement culturel ? Qu’est-ce qui rend ce sujet si sensible ?
De quoi aurions-nous peur au fond ?
Et pour répondre à votre question, non je n’ai pas cette crainte car le cadre dans lequel je place mes mots se veut musical et culturel. Notre histoire a fait que l’affirmation identitaire soit allée de pair à une certaine époque avec une volonté politique précise : il nous faut montrer que les choses ont évolué.


Aujourd’hui, et avec ton expérience, peut-on dire que c’était devenu  un besoin ou même un devoir pour toi ?


Il n’est pas dit que les albums qu’il me sera donné de faire par la suite portent encore sur ces questions identitaires mais à ce jour, c’est,  non pas le besoin ou le devoir, mais l’évidence qui m’a poussé à traiter de ce sujet.


Tu sembles très concerné par les valeurs de transmission, cet album a-t-il une volonté pédagogique ?


Je dirais que c’est une invitation à raconter et à écrire notre histoire ensemble, à être davantage acteur de notre époque, de notre société.  
Il n’y a pas eu de volonté pédagogique ; ça aurait été bien prétentieux, voire déplacé, de ma part. Maintenant l’album pourrait-il en avoir une portée ? Peut-être, je l’ignore. C’est le public qui l’estimera.
En revanche, comme dans les albums précédents, c’est la correspondance, l’échange qui m’intéressent ; un échange de points de vue qui permet à chacun de se nourrir, de s’enrichir respectueusement et raisonnablement de l’expérience de l’autre.
Et je suis, il est vrai, désireux d’en débattre avec des scolaires.


Tu chantes en créole et en français. Pourquoi ce choix ?


J’aime ces deux langues. Elles sont belles, très vivantes. Et je m’exprime au quotidien en créole et en français. Il n’y avait donc absolument aucune raison pour que j’écarte l’une ou l’autre.
Lorsque je suis en phase de création, aucune barrière n’est posée. L’une ou l’autre doit apparaître comme une évidence pour moi. Et c’est celle qui rassemble le plus de " points " en terme de musicalité et de portée du message qui est choisie. Et lorsque les deux ont tout autant leur place l’une que l’autre, alors je prends les deux. Voilà ce qui motive les choix qui sont faits.
Et puis, quelle cohérence  y aurait-il eu dans mon propos si j’avais voulu n’en utiliser exclusivement qu’une seule ?
Mon choix est tout simplement musical et culturel. Cela n’exclut pas pour autant que je chante un jour ponctuellement en anglais ou en espagnol ou autre… Mais là aussi, comme pour les collaborations, je veillerai à ce que le fait de chanter dans d’autres langues que les miennes ait du sens…Et s’il n’y en a pas particulièrement, je pourrais quand même le faire avec plaisir ! 
Mais chanter en créole ou en français reste malgré tout ma priorité.


Tu réfléchis avec Francky Lauret et Luciano Mabrouck, à une graphie unifiée, qu’en est-il ?


Tout d’abord, il s’agit plus précisément d’un outil qui permet de mieux comprendre l’écriture de mes textes. Francky, Luciano et moi avons passé pas mal de temps à nous pencher sur certaines de ces questions que se posent nombre de scripteurs. Nous prenons appui sur les travaux qui ont déjà été réalisés et essayons modestement d’apporter des bouts de réponses et de nous inscrire dans une dynamique de réflexion.
Nous voulons ainsi montrer que la jeune génération est soucieuse de ces sujets qui font débat maintenant depuis plus de 30 ans à La Réunion, et que l’envie de partager la problématique liée au choix de la graphie est concrète.
Nous diriger vers une graphie unifiée nous semble plus que nécessaire.
Aujourd’hui, cet outil est visible et téléchargeable sur mon site internet : www.davysicard.fr et très bientôt sur mon facebook officiel.


Parle-nous de cette nouvelle génération d’écrivains dont tu fais partie ? Quelles sont tes sources d’inspiration parmi cette génération ?


Il y a dans cette nouvelle génération beaucoup d’auteurs très habiles dans l’utilisation des mots ; si l’on veut parler des fonnkezer par exemple, je trouve certains, comme Francky Lauret, vraiment très bons ! Je ne pourrai jamais rivaliser d’écriture avec eux. Néanmoins, ce que nous partageons je pense, c’est ce goût pour les mots, pour le beau verbe, que nos prédécesseurs nous ont laissé, et c’est là je crois, l’essentiel.
Ce qui manque, c’est peut-être d’avoir plus d’occasions de se retrouver, à l’occasion de kabar fonnker  ça se fait, mais pas assez souvent par exemple, pour " jouter ".
Après, il y a les chanteurs qui délivrent à leur façon un message fort comme Kiltir et Tikok Vellaye,  ceux qui font chanter les mots comme Fabrice Legros, Didyé Kérgrin, Gilbert Barcaville, ceux qui marient les langues comme Christine Salem et Lindigo, etc. Ce sont tous des artistes que j’apprécie. Et naturellement, je dirais que ce qui plaît nourrit l’inspiration.
Pour autant, je continue de me nourrir avec du Alain Peters, du Danyel Waro, du Claude Nougaro, du Jacques Brel.
De manière plus globale, et c’est peut-être la volonté de tous, il serait bien, à terme, que notre littérature soit davantage écrite et lue en créole, sans aucun complexe, comme elle peut l’être  c’est heureux – en français. Mais il y a pour cela encore pas mal de chemin à faire.
Notre littérature créole est bien là, forte, et continuera de grandir.


Dans la partie DVD, on découvre le film de Yann Lucas " Santinèl Mon péi ", quel sens donnes-tu au mot " Santinèl " ?


Une sentinelle est selon moi quelqu’un qui a le rôle d’un guetteur, d’un gardien et par là-même d’un protecteur. Et il lui est, me semble t-il, plus facile de remplir sa mission en se plaçant en hauteur. Elle peut ainsi anticiper, prévenir, informer ses semblables d’un fait nouveau ou d’une situation.
C’est de cette manière que Yann Lucas et moi voyons les personnalités que nous avons interrogées. Elles ont toutes acquis une solide expérience et de véritables compétences – c’est justement ce qui leur donne cette hauteur –  dans leurs domaines respectifs : elles sont tout à fait crédibles, elles sont fiables.
Cette notion de confiance nous est apparue comme essentielle !
Par ailleurs, il y a aussi ces élèves de classes de 3ème qui nous ont livré leurs pensées et qui, d’une certaine façon, deviendront eux aussi des sentinelles.
Au final, nous tous réunionnais, amoureux de La Réunion, pour peu que nous en acceptions le rôle, sommes des sentinelles et ce que nous protégeons, ce à quoi nous veillons, c’est notre pays, notre vivre ensemble, notre créolité, notre harmonie.


Dans ce documentaire, tu te places en interviewer tantôt de personnalités réunionnaises, et tantôt au milieu d’élèves. Comment résumerais-tu cette expérience ?


Déjà, l’idée de se lancer dans un film documentaire qui allait venir en prolongement d’une partie musicale était un peu " folle ". En tous cas, c’est ce que je me suis dit au moment où je l’ai eue. Je ne pense pas que cela ait été fait auparavant ici ; du coup, il y avait autant l’excitation que l’appréhension.
Il n’a pas été aisé pour moi de prendre cette position (de producteur de film et de " journaliste "), car ce n’est absolument pas ma vocation. Cela dit, avoir préparé ces questions avec Yann et observer les réactions en direct nous a fait prendre conscience que la place que nous occupions chacun alors était privilégiée.
Chacune des sentinelles a évidemment sa propre façon de percevoir La Réunion et la vie qui s’y passe. Mais entendre leurs réponses aller plutôt dans le même sens, amène à penser que quelles que soient les problématiques auxquelles les uns et les autres sommes confrontés, nous avons tous cette envie d’apporter modestement des solutions et de renforcer notre unité.
Et je salue la performance de Yann qui a réussi à faire tenir le tout dans un 26 minutes. C’était loin d’être gagné car beaucoup de choses très fortes et intéressantes ont été dites.
Nous voulions respecter ce format afin d’espérer une diffusion en télé.
Cette expérience aura vraiment été très enrichissante et encourageante et cela en grande partie parce que nos interlocuteurs se sont exprimés librement et généreusement.


N’y a-t-il pas des absents sur ce film ? Quelles personnes aurais-tu aimé avoir encore ?


Il y a beaucoup d’absents ! Nous avons tant de sentinelles ! Mais il nous a fallu faire un choix. Et puis, c’est la première fois que j’expérimente la production d’un film et cela demande beaucoup de moyens, de ressources que je n’ai pas.
S’il s’était agi d’interroger toutes les personnes qui pouvaient entrer dans le cadre, ça n’aurait pas donné un 26 minutes mais une saga ! Et bien qu’il semble aimer les défis, Yann ne m’aurait probablement pas suivi dans une aventure aussi déraisonnable compte tenu de mes moyens. 
Il manque par exemple des sentinelles comme Guillaume Samson (ethnomusicologue), Alain Courbis (directeur du PRMA), Joël Manglou (artiste), Carpanin Marimoutou (professeur à l’université en littérature), Jeannic Arhimann (leader du groupe Kiltir), de simples passants dans la rue et bien d’autres encore. Il a fallu faire avec les moyens dont nous disposions et nous sommes déjà heureux d’avoir pu mener le projet à son terme.


Enfin, qu’est-ce que tu souhaites que les gens retiennent de cet album ?


Chacun est libre de retenir ce qu’il veut.
Etant donné que c’est ma vocation première, je dirais que ce serait bien que les gens retiennent la musique et se l’approprient.  Mais il est vrai qu’il y a aussi une part de message.
J’ai voulu mettre en valeur notre créolité, notre culture et montrer que cela est l’affaire de chacun, de tous ensemble. Il ne saurait en être autrement.
Et donner au propos général de l’album un caractère universel était essentiel !
Car le but est de parler de La Réunion, non pas pour se renfermer sur soi, mais bien pour mieux s’ouvrir au monde.
En tous les cas, j’aurais fait avec les moyens qui étaient à ma portée, je serais allé au bout de mes idées : j’ai fait de mon mieux, et cela me dispose à la discussion.
Lorsque l’idée m’est venue, puisqu’il s’agissait de donner son point de vue sur notre société, de faire une version adaptée pour les déficients visuels, même moi, un court instant je me suis dit, là encore, " quelle folle idée ! ". Mais cette folie-là me plaisait. Puis, grâce à Marion Mansuy, je suis entré en contact avec le SAMSAH DV. Aujourd’hui et pour la première fois à La Réunion, tout un album existe en braille et en gros caractères...grâce à la folie de Marion Mansuy, des professionnels du SAMSAH DV et de ses usagers, et la mienne : nous sommes tous allés au bout de nos idées !


Dire de La Réunion que c’est un pays n’est pas se mettre en opposition avec La France : notre culture, notre histoire méritent considération et cette considération est, me semble t-il, une des clés pour la réussite de notre vivre ensemble.

A retenir ? La Réunion, in péi Inn , Ansanm !