Illustration : Jean Colbe
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Rencontre

Jean Colbe : Regard intime sur sa vie

BAT'CARRE N°7 | Texte : Francine George - Photo : Jean Colbe - Portrait : Jean-Noël Enilorac -

Jean Colbe s'est éteint prématurément à l'âge de 85 ans, laissant derrière lui une oeuvre photographique admirable et foisonnante sur La Réunion des années 50 aux années 70. Daniel Vaxelaire s'en est fait l'écho dans son bel album intitulé "Jean Colbe, l'oeil du témoin" paru aux éditions Orphie.

Photographe reporter, indépendant, Jean Colbe maîtrisait aussi la photogravure et diverses techniques de développement photographique. Il a pris sa retraite avant que le numérique n'envahisse le marché.

En novembre 2011, les Archives départementales lui ont rendu hommage à travers une superbe exposition "Saint-Denis, la modernité des années 60".

Ce fut une occasion de rencontrer Jean Colbe et sa femme Raymonde.

Retour sur ces instants passés à écouter le photographe parler de son art, de son métier, de sa passion.


 Rencontre avec Raymonde et Jean Colbe

Tout d'abord, faire la connaissance de Jean Colbe suppose d'aller à la rencontre du couple. En effet, Raymonde épaule Jean depuis la création du premier Studio Colbe et aujourd'hui encore, elle parle pour lui, sous son approbation. D'ailleurs, lorsque la conversation s'éteint un peu et que les mots viennent à manquer, Jean supplie Raymonde du regard pour qu'elle prenne le relais. C'est un immense plaisir de passer du temps à les écouter Ils parlent d'une même voix dans une symphonie à deux. 


Qu’est-ce qui vous a décidé à confier votre fonds aux Archives départementales ?

Nous avons été obligés de déménager, après avoir vécu une trentaine d’années à Bellepierre dans une grande maison avec 5000 m2 de terrain. J’y avais installé un laboratoire, avec un bureau et une salle de bain. (Raymonde) À notre âge, il faut être raisonnable, on ne pouvait plus rester là-bas. Et donc, ici, dans cet appartement, nous avons beaucoup moins de place, il a bien fallu se séparer de toutes ces caisses de reportages et de ces milliers de clichés. Et d’ailleurs, c’est très drôle de revenir ici, rue Alexis de Villeneuve. C’est toute notre vie cette rue, le premier studio se trouvait à l’autre bout de la rue, nous nous sommes mariés à la Cathédrale, juste en face…

Que pensez-vous de cette exposition ?

C’est superbe. C’est un bel hommage à mon travail. Le studio est vraiment bien reconstitué. Ce qui nous a le plus impressionnés, Raymonde et moi, ce sont les réactions des enfants, les questions qu’ils ont posées avec autant de facilité. Nous étions tous réunis dans une salle du théâtre de Champ Fleuri, ils étaient curieux de tout, c’était un grand moment.

Pour faire connaissance, nous allons remonter dans le temps. Qu’est-ce qui vous a amené à quitter votre Alsace d’origine pour venir à La Réunion ?

Je travaillais pour le journal "Les Dernières Nouvelles d’Alsace". J’avais déjà acquis pas mal d’expérience en prise de vue, en développement et en photogravure. J’ai répondu à la petite annonce de Monsieur Fernand Cazal qui cherchait un photographe et un photograveur pour la création d’un nouveau journal – il s’agissait du Journal de l’île.

Monsieur Cazal recherchait quelqu’un de l’Est, parce que pour lui,  ce sont des gens sérieux ! Je l’ai rencontré à Chatou, dans les environs de Paris, chez ses amis. Je connaissais La Réunion à travers  ma collection de timbres ! Il a fallu demander la permission à mes parents, je n’avais que 20 ans à l’époque et la majorité était à 21 ans. Ma mère n’était pas contente de me voir partir si loin, mais mon père, au contraire, trouvait que c’était bien pour moi – les voyages forment la jeunesse. Le voyage a été très long, un mois de bateau sur l’Éridan, j’avais hâte d’arriver !

Vos premières impressions en arrivant ?

En débarquant à la Pointe des Galets, en décembre 1949, j’ai trouvé ça très triste, ça ne correspondait pas à l’idée que je me faisais de La Réunion. Puis, une jeune fille m’a sauté au cou, pensant que j’étais son fiancé ! Il est vrai que ça faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas vu et je lui ressemblais un peu…

Avant de partir, je m’étais acheté dans un magasin spécialisé dans les habits tropicaux toute une panoplie de vêtements, dont une belle saharienne d’une blancheur immaculée. Puis, j’ai pris le petit train qui traverse le tunnel et je suis arrivé à Saint-Denis. En descendant, j’étais couvert de poussière noire ! J’étais quelque peu désappointé. Monsieur Cazal qui m’attendait pour me faire visiter son imprimerie, rue Alexis de Villeneuve, m’a gentiment fait remarquer que nous n’étions plus au temps des colonies - La Réunion était devenue un département en 1946.

Votre installation …

C’était formidable, j’aimais ce que je faisais, beaucoup de photogravures et quelques reportages. Dès que j’avais du temps de libre, je parcourais La Réunion avec le fils Cazal avec qui je m’entendais bien et des amis que je m’étais fait à l’imprimerie. Nous étions très sportifs, nous faisions beaucoup de randonnées et des balades à cheval aussi…J’adorais faire des photos, j’emmenais toujours mon appareil avec moi avec deux objectifs, un grand angle et un téléobjectif. Je faisais aussi des cartes postales. J’aimais photographier les paysages, des scènes de rue aussi, le vendeur de pistaches sur le trottoir…J’habitais dans un pavillon dans le jardin du château Lauratet qui, à l’époque, était la maison Cazal.

Vous vous êtes rencontrés assez vite, en fait…

En ce temps-là, les jeunes se promenaient  au Barachois, en fin de journée, les garçons d’un côté et les filles de l’autre en écoutant la TSF qui diffusait des morceaux de musique. (Raymonde) Un jour où il pleuvait des trombes d’eau, mon oncle Raoul m’a proposé de nous abriter, ma copine et moi, dans sa voiture. Jean était avec lui et, ma foi, je l’ai trouvé très beau garçon ! (Jean) Oui, j’étais très timide, je n’osais pas lui parler. (Raymonde) Mon père était très sévère, il envoyait mes frères pour me surveiller et Jean leur donnait des bonbons pour qu’ils aillent jouer un peu plus loin !

L’année 1951 fut une grande année personnelle et professionnelle pour vous…

Oui, c’est l’année de parution du premier numéro du Journal de l’île de La Réunion. C’était le premier journal illustré, c’était la force de Monsieur Cazal d’avoir compris avant les autres que c’était ce qu’il fallait faire. On suivait les compétitions sportives, on était partout. Puis, je suis allé demander la main de Raymonde à Monsieur Garçonnet, un moment pas facile. Nous nous sommes fiancés en septembre et mariés en décembre. (Raymonde) Le photographe a perdu toutes les photos, on a dû refaire plus tard la photo de mariage en studio avec ma robe froissée ! Et nous sommes partis en voyage de noces à l’hôtel des Salazes à Hell-Bourg, un endroit superbe !

C’était la belle époque …

Oui, nous allions danser souvent. (Raymonde) Chacun organisait son bal, il y en avait tout le temps, bal des pompiers, bal de la gendarmerie et il y avait surtout le bal de l’hôtel de ville dans la belle salle du premier étage. Jean faisait le reportage et ensuite, nous dansions.

Arrive l’expiration de votre contrat que vous n’avez pas voulu  renouveler. Pourquoi ?

Au départ, j’avais signé un contrat d’une durée de cinq ans. Tout se passait bien, je m’entendais bien avec Monsieur Cazal. Puis, il a fait venir un nouveau directeur pour moderniser l’outil et on ne s’est pas entendu, sa jalousie envers moi l’égarait. J’ai préféré m’en aller. C’est là que j’ai décidé de retourner en Alsace. (Raymonde) Nous commencions à peine à nous installer, Jean apprenait le traitement des photos en couleur, une place se libérait "Aux Dernières Nouvelles d’Alsace", j’avais trouvé un emploi à La Poste et le télégramme est arrivé, papa venait de décéder, nous sommes rentrés en urgence.

Vous créez alors votre premier studio…

(Raymonde) Mon père tenait une quincaillerie en bas de la rue Alexis de Villeneuve. Il y avait un local vide, c’est là que nous avons installé le Studio Colbe, c’était le premier laboratoire climatisé de l’île ! (Jean) Personne ne pensait que ça marcherait, et nous avons eu un succès fou dès le départ. Je faisais les photos de mariage, les photos officielles et les commandes. (Raymonde) Moi, je travaillais à la Poste à la Direction des Ressources Humaines et le soir, le week-end, je m’occupais de la comptabilité et de tous les petits travaux. Nous avions pris mes trois petites sœurs avec nous et ma mère qui était malade. Puis, notre fils aîné, Christian, est né en 1958 et notre cadette, Corinne, en 1960.

Votre reportage le plus difficile ?

J’ai été le premier photographe à couvrir une marche sur le feu. Les Malbars n’étaient pas contents, ils disaient que ça portait malheur, que j’allais mourir dans l’année. Le directeur de l’usine de la Mare, Monsieur Lagourgue, m’avait demandé de faire ce reportage. Ensuite, les Malbars sont venus au studio demander les photos et c’est passé dans les mœurs. Et puis, en 1959, la seconde visite du Général de Gaulle. C’était une folie, il a fallu tirer des milliers de photos, tout le monde voulait sa photo souvenir !

Ensuite, vous vous installez au Barachois…

Oui, il n’y avait rien à l’époque, c’était un désert. Nous avons ouvert le " Studio J. Colbe " au rez-de-chaussée du nouvel immeuble qui venait de se construire et nous avons pris un appartement au dernier étage. Puis, Air France s’est installé et petit à petit, les autres sont arrivés. On avait fait les choses en grand, un beau magasin avec un comptoir fait sur-mesure. Il y avait le laboratoire, le studio et le magasin.  J’étais représentant exclusif de Kodak, Polaroïd et Nikon. Nous allions tous les quatre ans au salon mondial de Cologne. Nous avons beaucoup voyagé. Puis, les reportages se sont multipliés. Je travaillais, entre autres, pour Émile Hugot, le patron des Sucreries de Bourbon, il m’emmenait dans son avion prendre des photos aériennes. Je travaillais beaucoup sur l’urbanisation croissante de Saint-Denis, pour la SIDR, pour l’Équipement…jusqu’au moment où j’ai pris ma retraite. Le numérique, ce n’est pas pour moi !

Les derniers mots du couple :
" On a eu une vie bien réussie !!! "

 

 L'exposition Colbe aux Archives départementales

Coordonnée par Lise DI PIETRO, directrice adjointe des Archives départementales, l’exposition conçue par le commissaire Nadine Rouayroux reconstitue en premier lieu l’ambiance chaleureuse du studio Colbe. On entre dans la boutique : comme autrefois, tout y est, même le laboratoire de développement des pellicules en argentique, qui rappelle étrangement les ateliers photos du lycée. Puis, dans le hall des archives, une immense photo aérienne du centre-ville interpelle les visiteurs. Elle est entourée de murs d’images qui témoignent du développement urbanistique de Saint-Denis photographié par Jean Colbe pour la SIDR, en particulier les quartiers de La Petite-Ile, La Source, Les Camélias, Sainte-Clotilde et le Chaudron.

En 2008, Jean Colbe, avec l’accord de sa femme Raymonde, a légué son fonds photographique aux Archives départementales dont Lise DI PIETRO décrit synthétiquement le contenu  : "  Le fonds Jean Colbe se compose de négatifs souples et de tirages papier noir et blanc. Il est structuré en reportages thématiques classés par année, essentiellement consacrés à la ville de Saint-Denis. Il comporte aussi des photographies de cérémonies familiales et des photographies d’identité. Un témoignage sur La Réunion des années 50-70 à travers la vie de tous les jours, mais aussi à travers les grands événements. "

Support pédagogique pour les scolaires, l’exposition est visitée par les classes et sert également d’atelier créatif comme le souligne Lise DI PIETRO : " Un partenariat avec l’Académie de La Réunion a permis à trois classes de CE2 de rencontrer Jean et Raymonde Colbe et de réaliser des reportages photographiques sur leurs quartiers. Les photographies des classes sont exposées dans le hall des archives, en marge de l’exposition. Ce partenariat se poursuit avec d’autres classes de primaire. "

 

 

 Vidéo de l'exposition Jean Colbe aux Archives départementales

Film © La Réunion des années 60. Scénographie et design : Kamboo
Conseil Général de La Réunion
Extrait de Galigalang N°05 (Réunion Première)