Illustration : Nicolas Givran

Rencontre

Qu'est-ce qui fait rêver Nicolas Givran ?

Texte : Francine George - Photo : Jean-Noël Enilorac -

Très calme en apparence, Nicolas Givran n'est pas une âme tranquille, on sent le bouillonnement intérieur émerger à chaque coin de phrase. Cet acteur de talent, impassible espiègle, aime rester dans l'ombre. Ce n'est pas un tribun, et pourtant, il joue avec justesse et profondeur un Mésyé Dijoux qui explore les coulisses de scènes électorales dans les années 60. Très exigeant, Nicolas Givran ne choisit pas la facilité, prend des risques, sort de son cadre, danse ou évolue dans des rôles surprenants, se mesure aux acteurs du 7e art. Son lieu d'expression n'en reste pas moins le théâtre, sa langue artistique, le créole. Avant de retrouver l'urgence de dire, il s'octroie un temps de latence, se régénère à la lecture de grands classiques tout en transmettant son amour des mots et de la scène aux jeunes élèves du Conservatoire.

Où en êtes-vous actuellement ?
Cela fait quinze ans de pratique et j’ai besoin d’une pause, j’ai besoin de retrouver cette urgence de dire. C’est un luxe qui a un prix, bien évidemment. À force de dire non, je prends des risques !
Louis Jouvet disait dans le livre Écoute mon ami : "  Ton premier dégoût sera souverain, salutaire, c’est un moyen. "

Ces derniers temps, j’ai pu ressentir, une forme d’écoeurement de mon métier. Et j’espère qu’il y aura, cet aspect salutaire dont Jouvet parle, mais c’est un peu tôt pour le dire. À partir de ce constat que la nécessité n’est plus à sa juste place, je serais malhonnête si je continuais à monter au plateau, c’est pour ça que je préfère faire une pause, malgré les belles propositions qu’on a pu me faire.
Et depuis que j’ai pris cette décision, paradoxalement, je fais beaucoup de rencontres. Avec Carlo de Sacco, leader du groupe Grèn Semé, on a écrit un concert théâtralisé ensemble qui va se jouer au Théâtre de Champ Fleuri en octobre. J’ai rencontré Soraya Thomas et je me suis mis à danser dans " Écoutes ", une pièce chorégraphique. Avec des copains artistes, j’ai joué un peu de musique, retrouver l’envie première, le stade de l’envie.

C’est une pause pleine d’opportunités…
Oui, je réfléchis à différents projets en prenant le temps de faire des choix. En attendant, je me suis investi dans l’éducation artistique, j’encadre des stages au conservatoire. Je suis un très mauvais communiquant, je ne suis pas dans des stratégies et je n’aime pas faire de concessions, les concessions c’est pour les cimetières disait Desproges.

Vous lisez quoi ?
À l’origine, je n’étais pas un grand lecteur, je suis venu à la lecture par le théâtre. C’est Benjamin Constant qui m’a donné au départ l’envie de lire. Je me suis identifié au personnage d’Adolphe et ça m’a beaucoup interpellé. Et puis, dans Madame Bovary, l’ironie de Flaubert sur la démagogie et le populisme politicien dans le chapitre sur les comices agricoles m’a beaucoup amusé. Ensuite, j’ai lu les grands classiques de la littérature, Céline, Camus. Je suis amoureux des mots.

Et pour le théâtre…
C’est pareil. N’ayant pas de formation de type conservatoire ou autre, je suis allé fouiller les grands textes de référence sur la pratique de comédien, Être acteur, de Michael Chekhov, par exemple. C’est ma boîte à outils. C’est ce qui me permet d’explorer mon potentiel, si tant est que… Si on n’a pas d’outils, on atteint vite des limites. Avec ce que j’ai pu explorer au travers de ces ouvrages et de mon expérience du plateau, je fais de la transmission, je partage avec les élèves du Conservatoire ce qui me semble être les bonnes questions à se poser sur le jeu.

Ce qui vous fait vibrer…
L’identification, c’est quelque chose à trouver, l’artiste arrive à vous toucher, c’est comme s’il parlait de vous.  C’est bouleversant, il réussit à synthétiser quelque chose que vous ressentez.

Et cette transmission aux élèves…
En 2001, j’ai commencé à intervenir en atelier théâtre, c’est aussi comme ça que j’apprends mon métier en les accompagnant dans la recherche du dépassement des difficultés, avec eux, j’apprends aussi mon métier d’interprète.

Votre performance à l’Arthothèque sur l’esthétique de la broderie :
C’était une belle rencontre avec la plasticienne Myriam Omar Awadi. Elle cherchait un comédien pour la visite guidée de son expo sans tableau au mur. Le texte qu’elle a écrit m’a emballé. Je l’ai rencontrée, ce fut une très belle surprise. Elle n’avait jamais dirigé d’acteur, pourtant elle savait obtenir ce qu’elle voulait avec une justesse incroyable. Très exigeante, elle m’a empêché d’aller dans la facilité, d’entretenir mes tics d’acteur. Elle m’a vraiment bousculé, c’était un beau cadeau, merci encore !

Votre premier long métrage avec le TV film Un autre monde…
J’ai très peu d’expériences de caméra, on donne souvent des miettes aux acteurs réunionnais. Là, je suis tombé sur quelqu’un qui m’a fait confiance, le réalisateur et scénariste Gabriel Aghion. Nous avons construit ensemble certaines scènes, c’était une super expérience.

Vous tenez un des rôles principaux, ça s’est passé comment…
Au départ, c’était un concours de circonstances. Je me suis présenté au casting sans savoir de quoi il s’agissait, qui étaient les comédiens principaux... Je ne connaissais personne. Celle qui s’occupait des auditions s’est trompée de fiche, j’ai fait deux ou trois essais. Mais il n’y avait pas de rôle pour moi. Puis, l’acteur parisien n’était plus disponible au moment du tournage et finalement j’ai eu ce rôle-là !

Votre  souvenir le plus marquant de cette nouvelle expérience :
Côtoyer et travailler avec une grande actrice comme Dominique Blanc, c’était très réconfortant, sa façon d’aborder le jeu, son discours sur le métier…
Nous avions l’occasion de discuter entre deux prises et elle m’a demandé quel était mon parcours. Je lui ai répondu que je suis devenu acteur un peu par hasard, par le biais d’une compagnie qui proposait des stages de réinsertion par le théâtre. Et elle m’a répondu : " Alors, moi j’ai raté tous les conservatoires ! " Puis elle a rencontré Patrice Chéreau et ce fut le démarrage d’une carrière d’abord théâtrale, puis cinématographique, avec quatre Césars et deux Molières à la clé !

Cette expérience de cinéma par rapport au théâtre ?
Mon rôle dans ce film est assez évident, avec une énergie assez proche de la mienne. À l’inverse, dans Mésyé Dijoux c’est un jeu tout  en rupture de ce que je suis. Lorsque j’ai vu ma prestation sur grand écran, ça a été insupportable ! En tant qu’enseignant, je voyais tout ce qui n’allait pas. C’est comme lorsqu’on entend sa propre voix. J’ai vu quatre fois le film, à la troisième projection, ça allait un peu mieux !

Si on parlait un peu de vous, votre parcours…
Mon père est Réunionnais, mais il est né à Madagascar. Mon grand-père paternel  s’est installé en France par le biais du bumidom et travaillait à la chaîne chez Renault. Ma mère est métisse, malgache-mauricienne. Ce lien indianocéanique est très vivace en moi. Au départ, je voulais aller à Madagascar, mais je ne suis jamais parti de La Réunion.
Je suis né en banlieue, ça fait partie de mon enfance, puis j’ai un peu dérivé, mes études m’ont abandonné…et je me suis retrouvé sans rien. Alors, j’ai décidé de rentrer à La Réunion, j’avais 19 ans. J’avais besoin de savoir qui j’étais. Mes parents ne sont pas des militants, j’avais besoin de vivre cette culture créole.

À l’ANPE du Port, j’ai eu la chance de tomber sur une annonce de Cyclones production qui proposait à des non professionnels d’intégrer une création de théâtre, une adaptation par Sully Andoche d’un roman d’Axel Gauvin, le texte était en créole. C’était pour moi un acte de transmission, une nourriture par la langue, j’avais besoin de ça. Et je suis très reconnaissant envers ces tuteurs qu’ont été Luc Rosello et tous les membres fondateurs de cette compagnie qui m’ont permis, à moi comme à d’autres,  d’accéder à ce milieu artistique. Je suis amoureux de notre langue ! Pour la musique, l’anglais ça swingue, ça groove, pour le théâtre, le créole réunionnais, c’est pareil. Mais ce n’est pas donné à tout le monde de faire un beau texte. Une langue, c’est une autre énergie.

Votre plus mauvais souvenir…
En 2001, une pub m’a rendu malheureux, pas fier de moi. Je respecte ceux qui le font, ce n’est pas la question, mais moi, ça ne me convient pas et je me suis juré de ne pas recommencer.

Et si on revenait à Mésyé Dijoux …
Le spectacle continue ! Il y a de belles perspectives dans les îlets de Salazie. C’est un projet de Cyclones production avec un  travail en amont avec les associations. On se produit dans les quartiers. C’est tout mon univers, ma langue de théâtre maternelle au travers de l’écriture de  Sully Andoche.

Vous aimez aller à la rencontre du public, hors les murs…
En 2008, j’ai vécu une grande expérience, je jouais le Songe d’une nuit d’été au théâtre de Champ Fleuri devant 900 personnes, et dans le même temps, avec l’équipe de la Fabrik, nous faisions des représentations d’une création dans des appartements de la cité de Patate à Durand, ce grand écart était exaltant !

Votre expérience la plus marquante…
Le spectacle Dis-oui avec Samy Waro. Nous sommes restés 15 jours enfermés, c’est un grand luxe de pouvoir travailler comme ça, avec le soutien de la Fabrik qui nous a fait confiance dès le départ. C’est l’expérience la plus marquante parce que Samy est un ami, nous avons une admiration réciproque l’un pour l’autre. Il y a quelque chose d’évident, une vraie alchimie entre nous. Dans ce spectacle, il y avait des petites marches d’impro, les mots et les sons se faisaient écho, s’entrechoquaient, c’était jubilatoire.

Et si c’était demain…
Il y a deux, trois ans, j’étais récitant dans Ti pièr èk lo lou (adaptation de Pierre et le Loup d’Axel Gauvin) avec un orchestre, une petite formation de 30 musiciens.  La puissance de la musique m’a marqué dans ce spectacle.
Aujourd’hui, ma fille a trois ans, qu’est-ce que j’ai envie de dire à ma fille, à ses copines, aux enfants de son âge ? Ça pourrait être une nouvelle piste de création !