Illustration : Giorgio Bassani dans les années 60 devant son portrait peint par Carlo Levi

Rencontre

Paola Bassani - Le chant du cygne

BAT'CARRE N°12 | Texte : Francine George - Photos : DR © Paola Bassani -

Énergique, comme son père, Paola Bassani dégage une grande générosité d'âme. Son regard, qui porte ostensiblement le turquoise, laisse transparaître l'exigence d'une femme de tête. Derrière un sourire qui s'efface rarement, on sent le tempérament bouillonnant de l'Italienne. Née à Rome, elle vit à Paris en construisant des ponts entre les deux pays par le truchement de l'art baroque où, en tant qu'historienne de l'art, elle montre l'influence de la peinture italienne sur les grands maîtres français.
Présidente de la Fondation Giorgio Bassani, un des piliers de la littérature italienne contemporaine, elle fut l'invitée d'honneur de l'association Ciao Réunion lors du second festival du film italien. Elle est ainsi venue animer, dans un parfait français, des débats à l'université, et dans la salle de cinéma après la projection du film culte Le jardin des Finzi-Contini inspiré du roman de son père. Très volubile, elle a séduit tous les publics par ses connaissances et par son esprit d'ouverture.
Paola Bassani a bien voulu prendre du temps pour nous raconter, en quelques bribes, la vie tumultueuse et romanesque de son père, l'auteur du Roman de Ferrare1, ville de son enfance, de sa jeunesse et de son engagement social, éthique et politique. Elle nous décrit un homme des arts et des lettres, très proche de la nature, visionnaire qui n'a eu de cesse dans tous ses écrits d'être le " barde de la réalité. "


Vous avez créé la Fondation Giorgio Bassani dans quel but, quelles sont vos activités ?

Mon père est décédé le 13 avril 2000 à Rome, et il a laissé une quantité incroyable d’écrits, d’articles, de nouvelles, d’essais, de poèmes, de lettres, disséminés un peu partout dans des revues et des périodiques.
En 2002, avec mon frère Enrico, et avec l’accord de la famille, nous avons décidé de créer cette Fondation dans le but de rassembler et classer ses archives personnelles ainsi que la documentation existant à son sujet. Mon père écrivait beaucoup. Dans les années 40, par exemple, il ne vivait que de ça, et nous tentons de retrouver tous ces inédits. Pour cela, nous avons un comité scientifique et beaucoup d’étudiants qui nous aident, les milieux universitaires internationaux sont très actifs et nous avons créé un prix littéraire de doctorant sur l’oeuvre de Giorgio Bassani.
Mon père, après le succès des Finzi-Contini dans le milieu des années 70, a beaucoup voyagé, il était invité en tant qu’enseignant à participer à des séminaires organisés par des Universités, en Europe, aux États-Unis, au Canada. Il faut dire que le livre a été traduit dans plus d’une centaine de langues.
Notre but est bien évidemment de révéler l’étendue et la richesse de ses écrits. Nous avons conçu une exposition, avec des manuscrits, des objets, des livres, des peintures qu’il aimait grâce au soutien du Ministère italien de la Culture. Cette exposition a fait le tour du monde. Nous préparons actuellement le centenaire de sa naissance, en 2016.  

Giorgio Bassani était un écrivain prolifique…

Oui, il écrivait beaucoup, partout, sur des bouts d’enveloppes, mais c’était toujours une torture, il recherchait l’excellence, il disait : " Écrire, c’est comme construire un gratte-ciel. " Pour lui, l’écrivain met en jeu sa vie. Il nous disait souvent : "  Tout est dans ma tête, la perfection est là, mais je n’arrive pas à la sortir. " Là où il réussissait  à se libérer, c’est dans la poésie.
Il avait tellement d’activités qu’il ne pouvait écrire que de 4h du matin à 10h et mon frère et moi, nous étions confinés au silence. Par contre, ce qui était merveilleux, c’est qu’il nous lisait ses textes, dès qu’il avait fini, comme si nous étions des grands. C’est pourquoi nous y sommes tellement attachés, mon frère et moi, nous les avons vus naître, nous les connaissons par cœur, toutes les versions…
Toute l’œuvre de mon père repose sur la volonté de témoigner de la vérité, et dans son obsession de la mort, de donner vie aux personnes disparues.
 " La langue dans laquelle j’ai écrit le roman de Ferrare et celle de mes poésies est la même que celle de mes essais. Et c’est nouveau en Italie. Et je place les dates non pas en dessous de la poésie ou de la prose, mais dedans. On parle de réalisme à propos de Moravia, mais sa Rome n’a pas le caractère objectif de vérité … Ma Ferrare est différente des autres villes du XXe siècle littéraire. "

Votre père a subi de plein fouet les lois raciales alors qu’il démarrait tout juste sa carrière d’écrivain :

Il n’avait que 19 ans lorsqu’il publia sa première nouvelle Terza Classe dans le quotidien Corriere Padano, dirigé par Nello Quilici, il était alors étudiant en littérature à la faculté de Bologne et suivait les cours d’histoire de l’art de Roberto Longhi, un vrai maître, qui l’a fondamentalement influencé. En 1938, il remporta les championnats de tennis régionaux, il publiait aussi des nouvelles dans le quotidien de Nello Quilici. Puis en septembre, la promulgation des lois raciales l’obligea à rompre son travail avec le quotidien, à quitter le tennis club de Ferrare, à ne plus fréquenter la bibliothèque de Ferrare, épisodes que l’on retrouve dans le Jardin des Finzi-Contini. Il trouva refuge sur le terrain privé d’un des palais et c’est là où il rencontra ma mère, juive elle aussi, issue d’une famille vénitienne. C’est à cette période que mon père devint de plus en plus actif au parti antifasciste.

Il a donc très jeune rejoint le parti antifasciste…

Oui, il a très tôt été actif au parti antifasciste ce qui a entraîné de grandes disputes avec son père, qui comme beaucoup de juifs de Ferrare, adhérait au parti fasciste. Les juifs de Ferrare, principalement dans la bourgeoisie - parce qu’il existait aussi un cloisonnement social avec l’aristocratie juive, principalement des propriétaires terriens de grands domaines qui ne se mélangeaient pas à la vie sociale de Ferrare -  avaient mis de nombreuses années à sortir du ghetto, à se faire une place dans la société ferraraise et ils comptaient avant tout servir le sentiment national sans imaginer que Mussolini pouvait dériver vers le nazisme. C’est pourquoi le mouvement antifasciste était très mal perçu, le maire de Ferrare, par exemple, et de nombreux notables étaient fascistes. Le fascisme n’était pas considéré en Italie comme le nazisme, il l’est devenu. Mon père avait un sens critique très aigu et avait anticipé la tragédie qui se profilait.

Et c’est ce qu’il décrit dans le Roman de Ferrare…

Mon père a été le premier à révéler ce qu’il en était de la société de Ferrare, en ce temps-là. Il s’était donné un devoir de vérité dans une perspective historique, écrivait-il.  " La véritable tragédie des Juifs italiens, et personne ne l’avait vraiment dit, a été de finir à Buchenwald et à Auschwitz, tout en ayant été, pour la plupart, des fascistes convaincus. "
Il a été violemment critiqué pour avoir révélé ce qu’était la société ferraraise de l’époque : " Le Roman de Ferrare, au fur et à mesure où je l’écrivais (et je n’avais aucune idée au début qu’il formerait un ensemble) a toujours trouvé parmi les israélites de Ferrare en particulier, et chez les israélites italiens, des ennemis. "
En fait, il s’était donné une mission d’éducation parce qu’il avait une très haute opinion de l’Italie :
" J’avais été entraîné dans l’historicisme1 par la fréquentation des cours d’histoire de l’art de Roberto Longhi. Face à la capacité de Longhi à lire l’histoire, à sa conception de l’acte spirituel dont l’art procède, une espèce de religion est née en moi. Et à partir de 1936, je suis rentré en contact avec les antifascistes ferrarais. Bien avant les lois raciales, je suis devenu antifasciste actif. C’était très rare, car à cette époque,  israélites compris,  ils étaient  tous fascistes.  Je suis resté un militant, un conspirateur… jusqu’en 1943. Je possédais ma vérité, ma double vérité, de militant (et sans l’avoir bien réalisé encore), de barde de la réalité. "

Que s’est-il passé en 43 ?

Suite à la promulgation des lois raciales, mon père n’a pas voulu émigrer, comme beaucoup de juifs italiens l’ont fait à l’époque. Pas plus que lorsque l’Italie est entrée en guerre, en juin 1940. Il est donc entré dans la clandestinité et participait activement à la Résistance.
En 1943, il y eut des rafles allemandes terribles. Mon père avait préparé la rencontre de divers groupes de résistants avec le général antifasciste Raffaele Cadorna qui a eu lieu à Ferrare en avril 43 et il a été arrêté et emprisonné le mois suivant, en mai. Il est resté en prison jusqu’à la chute de Mussolini en juillet 43. Il a alors écrit des lettres réunies dans un recueil intitulé D’une prison. En sortant de prison, il épousa ma mère le 4 août, sous une fausse identité, Bruno et Carmela Ruffo. Ils s’enfuirent d’abord à Florence. Parmi les membres de la famille de mon père restés à Ferrare, beaucoup sont morts en déportation, mais lui, ses parents et sa sœur réussirent à y échapper. Puis, le 6 décembre 1943, ils prirent le dernier train pour Rome avant le blocage. Mon père me racontait qu’ils s’exerçaient tous à parler avec l’accent du sud ! Il resta à Rome jusqu’à la fin de sa vie. Je suis née à Rome en 1945 et mon frère, Enrico, en 1949. Il vit toujours à Rome où il a suivi la tradition familiale en étant médecin.

Et la nuit de 43 ?

C’est le point d’orgue du devoir de mémoire, de sa volonté de faire revivre les morts, en tant que personnes et non pas en tant que personnages. En octobre 1943, les Allemands, en représailles, ont fusillé dix Ferrarais au pied du mur du château d’Este. Mon père a écrit pour que l’on s’en souvienne Une nuit de 43, sauf qu’il campe l’action en décembre pour imager les corps exposés jusqu’au lendemain sur la neige. Mon père a échappé de justesse à cette fusillade. Le poids de la mort a été très lourd, il s’agissait de ses amis, de patriotes antifascistes, d’innocents.

Rome, c’était pour lui un nouveau départ

Mon père a donc pris un pseudo pour pouvoir être publié. Il a commencé par traduire en italien des auteurs aussi différents que Voltaire et Hemingway. Puis, il a trouvé un poste d’enseignant et il a commencé à publier des poèmes. Il avait aussi, grâce à un ami, trouvé un emploi au Ministère du Travail et comme il n’y faisait rien, il s’est mis à écrire beaucoup de poésies.  Il participait toujours de façon clandestine à des réunions politiques.
Mon père était un volcan toujours en activité.
Après la guerre, il fit la rencontre de Margherita Caetani, princesse de Bassiano, femme riche et cultivée, le parc de sa propriété lui a d’ailleurs inspiré la description du Jardin des Finzi-Contini. Elle l’invita à reprendre une revue littéraire qu’elle avait créée avant la guerre en France et qui était dirigée par Paul Valéry. Puis elle lui confia l’année suivante la revue internationale Botteghe Oscure dont il devint l’éditeur avec un retentissement considérable sur le monde littéraire de l’époque. Mon père était très doué pour détecter des talents littéraires, il publia le meilleur de la littérature italienne et étrangère, ainsi que de nouveaux auteurs. C’est ainsi qu’il pressent, avant tout le monde, le potentiel de Pier Paolo Pasolini qui deviendra son ami. Dans cette période des années 50, il commença à écrire de la fiction, avec Ferrare en toile de fond. Il devient alors, grâce au succès des Cinq histoires ferraraises, directeur éditorial de la maison d’édition Feltrinelli. C’est là qu’il fait découvrir le Guépard de Giuseppe Tomasi Lampedusa, refusé par d’autres éditeurs.
Après Les lunettes d’or paru en 1958, roman sur l’exclusion homosexuelle, il publia en 1962 Le jardin des Finzi-Contini, suite à vingt ans de gestation et de nombreux écrits épars. Un succès spectaculaire qui lui a valu l’inimitié de quelques-uns de ses compatriotes, notamment celle du Groupe 63 ! L’année suivante, en 1963, paraît son roman le plus autobiographique, Derrière la porte, où il se met en scène, jeune adolescent, au lycée de Ferrare.
Il s’engagea en politique, devint conseiller municipal pour protéger le patrimoine artistique et historique des prédateurs immobiliers. Il pose là les fondements de l’association écologiste Italia Nostra qu’il va ensuite créer et dont il deviendra le président. Mon père aimait beaucoup la nature, qui est très présente dans ses ouvrages. Il a eu des préoccupations écologiques avant l’heure. Ce que l’on retrouve dans son dernier roman, Le Héron, paru en 1968.

Rome, c’est aussi le cinéma…

Mario Soldati l’avait introduit dans le milieu du cinéma dans les années 1952. Il s’y intéressa, d’abord pour gagner sa vie et parce que ça le distrayait. Il disait que l’écriture de scénarios l’aidait à sortir de lui-même, à écrire plus vite, à mieux exprimer ce qu’il avait envie de dire. Il a écrit de nombreux scénarios de films, ça le reposait. Visconti, Fellini et bien d’autres furent ses amis. À cette époque, il enseignait l’histoire du théâtre à l’Académie d’art dramatique. Il fut aussi, pendant quatre ans, vice-président de la RAI en charge du programme culturel, luttant pour la liberté d’expression contre les pressions du Vatican. Mon père était un homme intègre, il dérangeait forcément beaucoup.  
C’est lui qui a ouvert les portes du Cinecittà à Pasolini. Il a même participé à un de ses films, La Ricotta, dans lequel il double la voix d’Orson Wells. Ma mère a aussi prêté sa voix au doublage. C’était un monde à part, une sorte de parenthèse.

Le film le Jardin des Finzi-Contini a obtenu le Lion d’Or au festival de Berlin, l’Oscar du meilleur film étranger, pourtant votre père l’a fortement rejeté.
Autant il a apprécié l’adaptation de La longue nuit de 43 réalisée par Florestano Vancini en 1960, et plus tard, en 1987, Les lunettes d’or réalisé par Giuliano Montaldo avec Philippe Noiret dans le rôle du docteur Fadigati, autant il a détesté le film de Vittorio de Sica, le Jardin des Finzi-Contini. Il avait tout à fait conscience que le film est une œuvre qui doit exister en dehors du livre, mais, là, il s’est vraiment senti trahi.


Que s’est-il vraiment passé ?

C’est une longue histoire. En 1963, le producteur Documento Films a acquis les droits du roman et le propose au réalisateur Valério Zurlini. Mais la maison de production n’est pas satisfaite de la version de Zurlini qui abandonne le projet en 1966. Quatre ans plus tard, elle sollicite, avec l’accord de mon père qui le connaissait bien, Vittorio de Sica. Ce dernier lui propose de travailler avec Vittorio Bonicelli. Mon père pose ses conditions, garder le mouvement passé-présent, filmer en flash-back les scènes de rafles en noir et blanc, ne pas appeler le héros comme lui, Giorgio, mais David.  De Sica donne son accord sur tous ces points. Puis, il lui annonce qu’il a confié le scénario à un spécialiste pour revoir les dialogues. Le temps passe, mon père n’a plus aucune nouvelle. Il est invité à la sortie du film, le soir lors de la première. Et là, qu’elle n’est pas sa stupéfaction ! Il découvre un tout autre scénario signé d’Ugo Pirro.  Il est très en colère et refuse de cautionner le film. Il intente donc une action en justice, qu’il gagne, pour que son nom soit retiré en tant que scénariste. Rempli d’indignation, il écrit un article intitulé " Le Jardin trahi ". Alors qu’il s’agit d’un roman hautement autobiographique, le film lui paraît diaphane, les personnages principaux fades, mais le plus révoltant, pour lui,  reste la scène finale de rencontre entre Micòl et son père qui laisse entendre que, lui, Giorgio, s’en est sorti : "  En filant à l’anglaise, en se résignant depuis lors à mêler son encre d’écrivain aux cendres du grand-père, n’est-il pas en train par hasard d’être l’image du salaud ? "

Comment décrivez-vous votre père dans la vie de tous les jours

Un grand séducteur. Un mélange de pudeur et de témérité. Un homme d’une vitalité exceptionnelle, il était toujours en action, il avait plein de projets. Il aimait beaucoup s’amuser aussi.  C’était un grand sportif, il jouait au foot, au tennis, il avait toujours besoin de se dépasser. Il se détendait en lisant la gazette des sports, le chat sur son épaule. Il avait un côté Pater familias. C’était quelqu’un de très chaleureux, d’enthousiaste, qui ne manquait pas d’humour. D’un autre côté, il fallait le protéger, il avait horreur du bruit, par exemple. Il était très nerveux, avait souvent des allergies, des rhumes des foins. Il avait aussi ses périodes de dépression. Il disparaissait parfois, on ne savait où il était. C’était quelqu’un de très constructif, il savait donner de bons conseils, très réalistes. Dans les histoires de cœur, une déception amoureuse, par exemple, il avait la parole qui aide à sortir de la douleur.

Et si on parlait un peu de vous

Je ne suis pas la vestale de la mémoire de mon père ! Mon père nous emmenait, nous avions mon frère et moi 14/15 ans à peine,  dans des églises où il nous montrait certains tableaux. Nous avions ensuite de grandes discussions, c’était magnifique. Il m’a ainsi transmis cette passion pour l’art et j’ai fait moi aussi des études à Bologne pour suivre les cours d’un maître réputé. Puis, je me suis installée à Paris, j’avais besoin de prendre de la distance. J’ai alors rencontré à la Sorbonne mon mentor, Jacques Thuillier, spécialiste de l’art du 17e siècle. C’est avec lui que j’ai commencé mon parcours d’études sur l’influence de l’Italie dans l’art Baroque. Aujourd’hui, mes recherches sont centrées en grande partie sur le 17e siècle, en particulier sur les rapports et échanges artistiques entre l’Italie et la France.  Ensuite, j’ai pris la présidence de l’AHAI2 qui rassemble les chercheurs travaillant en France sur l’art italien tout en m’occupant de la Fondation Giorgio Bassani depuis 2002 ! Ces deux associations sont pour moi des liens à tisser entre mes deux pays l’Italie et la France.