Illustration : La restauration de tableaux
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Savoir Faire

La restauration de tableaux - une longue quête de sens

BAT'CARRE N°10 | Texte Francine George - Photos : Sébastien Marchal -

Patricia Vergez, responsable de la spécialité peinture à l'Institut National du Patrimoine, restauratrice de tableaux, passionnée et passionnante, nous dévoile avec une grande simplicité les arcanes de son métier. En l'écoutant, on comprend très vite qu'il ne s'agit ni d'une simple question de dextérité, ni d'un lifting au gré de quelques coups de pinceau. Fondée sur une profonde éthique, la restauration de tableaux est toujours au service de l'artiste dans l'esprit de son époque. Alors que nous n'apercevons qu'une image, Patricia Vergez nous explique comment le tableau est à la fois oeuvre et matière. Tout le travail de recherche sur la matière, des pigments au cachet du fournisseur, permet de comprendre l'oeuvre et de la restaurer après de longues recherches aussi minutieuses que celles des enquêteurs sur une scène de crime. Un métier rigoureux, d'une dimension considérable qui se maîtrise à force d'expérience. Un métier basé sur la recherche pluridisciplinaire qui donne au milieu très conservateur des musées un élan de vitalité inattendu.

Vous êtes à La Réunion pour combien de temps ?

Nous sommes là pour une quinzaine de jours dans le cadre d’un échange. Nous sommes venues, mes élèves et moi, à la demande de Bernard Leveneur pour restaurer une douzaine de tableaux. Nous apportons notre savoir-faire, ce qui permet d’insuffler une certaine dynamique au musée. Un musée, c’est quelque chose de vivant, c’est important de renouveler les accrochages. D’un autre côté, c’est pour nous un nouveau territoire d’expérimentation.

Comment arrive-t-on au métier de restauratrice ?

À la base, il faut comprendre comment s’est fait le tableau. C’est un métier qui demande un éventail très large de compétences en histoire de l’art, physique, chimie organique, biologie (il faut bien connaître les agents de dégradation comme les insectes, par exemple…). Il faut aussi des compétences manuelles et artistiques, et des pratiques selon sa spécialité, peinture, sculpture, mobilier…
Il faut ensuite être conscient que rien ne remplace l'expérience. La formation n'est jamais achevée, on apprend en restaurant. D'où la nécessité d'être curieux, d'aller dans les musées, de regarder les œuvres.
On arrive à ce métier parce qu’on aime la peinture, le dessin. C’est un métier proche de la création. Nous exerçons notre créativité dans le domaine de la recherche pour adapter les traitements, trouver le meilleur traitement en respectant l’œuvre.

Et la formation initiale ?

La formation s’effectue à l'Institut National du Patrimoine, établissement d'enseignement supérieur du ministère de la Culture et de la Communication. Le recrutement se fait par concours. À la fin du cursus, le diplôme de restaurateur du patrimoine permet d’intervenir sur les collections des musées de France.

La formation des élèves restaurateurs se déroule sur cinans. En même temps que les cours théoriques, les élèves effectuent des stages et des chantiers-écoles de restauration. C’est ainsi que je suis venue accompagnée de mes stagiaires. Pour elles, c’est une expérience exceptionnelle de se trouver ici. Elles peuvent observer les difficultés inhérentes au patrimoine sous un climat tropical, sa dégradation particulière. De plus, l’histoire du musée est très intéressante, le bâtiment, la personnalité du créateur…C’est donc  un vrai échange de chaque côté. Il n’y a pas assez d’activités pour en vivre si quelqu’un s’installe ici, à La Réunion, il est donc nécessaire de faire venir des professionnels pour restaurer les tableaux et sortir les collections des réserves. Pour nous, c’est aussi l’occasion d’échanger, d’apprendre beaucoup de choses, de découvrir des collections de ces territoires français injustement oubliés.

C’est un métier où l’on voyage beaucoup ?

Ça dépend, je suis enseignante indépendante, et dès que je vais quelque part, ça fait boule de neige sur mon CV. Il faut pouvoir s’adapter, ce qui n’est pas toujours facile. L’Inde, la  Chine, le Brésil cherchent aussi à valoriser leur patrimoine. Nous sommes en pleine mondialisation, avec une volonté plus ou moins importante de valoriser son patrimoine.  

En quoi consiste le métier de restauratrice ?

Le restaurateur acquiert de l’expérience au fil du temps. Il faut comprendre une œuvre, avoir  sa sensibilité toujours en éveil. On passe par la matière, le tableau est fait de matière quelle que soit l’œuvre. L’artiste qui a travaillé la matière, il faut en comprendre ses spécificités. On a trop tendance à voir une image. Nous, quand nous regardons un tableau, nous voyons tout, l’œuvre et la matière. On est sensible à la matérialité de l’œuvre. La matière est porteuse d’une époque, de techniques particulières. On va, par exemple, reconnaître une époque en fonction de la couleur.

Lorsqu’il y a des parties manquantes à reconstruire,  le message porté par cet objet ne doit pas être perturbé. On est là pour que le message persiste, pour réparer l’image, pour qu’elle puisse parler des manques, on n’est pas l’initiateur, on cherche à comprendre comment l’artiste a travaillé.
 
Quand l’œuvre est très abîmée on ne cherche pas à remplacer l’artiste, on imagine ce que l’artiste a voulu faire, et on fait une proposition la plus proche possible, mais légèrement visible néanmoins pour que l’on puisse distinguer l’original de la restauration. On se sert de l’informatique et des nouvelles techniques par imageries scientifiques, les rayons X,  les infrarouges, qui  permettent de voir d’autres aspects de l’œuvre pour mettre en valeur le dessin sous l’œuvre. Ce qui permet de lire le tableau en comprenant les parties disparues. C’est ce qui s’est passé notamment pour la restauration des Primitifs Italiens. Récemment, une étudiante a fait des recherches sur le Térahertz, une technologie militaire, pour voir d’autres choses dans la caractérisation des matériaux.

Et vous faites des découvertes ?

On a toujours des choses qui sortent du chapeau, redécouvrir une signature sur un tableau anonyme, c’est exaltant, ça participe à la redécouverte de l’auteur.
Il y a aussi des découvertes exceptionnelles, comme la mémoire de Drancy. En 2009, les ouvriers qui changeaient les huisseries sont tombés sur des graffitis datant des années 1941 à 1944. Il s’agissait des premiers HLM construits en carreaux de plâtre qui servaient de contre-cloisons.  L’immeuble n’était pas terminé à l’époque, c’étaient de grands plateaux qui servaient de salles d’internement avant le départ pour les camps d’extermination. Les gens ont laissé des traces, gravées à la main ou écrites au crayon, leur nom, les dates d’arrivée, de départ, des poèmes... Il y a eu tout un travail d’évaluation sur ce qu’il y avait dessous les replâtrages, 200 m2 de murs ont été démontés, analysés et restaurés.

Comment se passe le travail de recherche ?

C’est un peu comme un criminologue, la matière laisse des traces. On recherche à quoi a été soumis le tableau, le stress généré par le climat… On a moyen de reconnaître, comme sur une scène de crime, les traces sur l’objet, les origines historiques,  sa fabrication, son parcours, ce qui lui est arrivé, l’origine géographique, ce qu’il a subi à travers son histoire, le matériel nous aide à comprendre et ça permet d’adapter notre traitement.

L’expérience pratique, les connaissances livresques, les connaissances chimiques aident à décrypter tout ça. Des indices, par exemple si la toile est de qualité médiocre, on peut supposer qu’il s’agit des premières années du peintre…le tampon d’encre du fournisseur est aussi un indice important. Les grands fournisseurs se sont développés à Paris au moment de la révolution industrielle. Pascal Labreuche, auteur de " Paris, capitale de la toile à peindre ", sur le site internet qu’il a monté, a répertorié toutes ces maisons et les ateliers des artistes. On a découvert, par exemple, que Delacroix habite à telle adresse en 1863, à proximité de l’adresse du fournisseur dont le tampon  figure sur le châssis d’un tableau. On a pu ainsi attribuer une petite œuvre à Delacroix grâce à l’inscription du fournisseur sur le châssis, ce qui a confirmé les recherches antérieures.

La recherche pour restaurer un tableau touche tous les domaines…

Oui, l’histoire de l’art est très importante, la science intervient beaucoup aussi, nous avons des échanges fréquents avec les chimistes. On leur donne des échantillons à analyser lorsqu’on a des doutes pour identifier les pigments. L’histoire sur les pigments raconte plein de choses culturelles, sociales, politiques, économiques… Venise à l’époque était la ville la plus dynamique, une grande spécialiste du verre. Une partie des déchets produits par la verrerie est pilée et servait de pigment à épaissir.
La finesse des analyses aujourd’hui permet de savoir que ce bleu vient de tel gisement. Le bleu lapis-lazurite provenant des gisements en Afghanistan ramène au commerce du 16e siècle où il était transporté dans les caravanes sur la route de la soie...

Qu’est-ce que vous diriez à un jeune qui veut faire ce métier ?

Il faut être très curieux. C’est un métier passionnant. Il faut être aussi très rigoureux et ne pas chercher à aller trop vite. On traite une œuvre, mais on cherche aussi à sentir ce qui a animé la modernité d’une époque. L’artiste est là pour nous réveiller !
 

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