Illustration : Terres Australes et Antarctiques Françaises
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Terres Australes et Antarctiques Françaises

Escales au bout du monde

BAT'CARRE N°10 | Texte : Stéphanie Légeron - Photos : Bruno Marie -

Le nom des territoires éloignés frappe souvent l'imaginaire. C'est le cas des " terres australes et antarctiques françaises " qui évoquent le mystère des grands espaces et embrassent des distances si vastes que seul le mot " terres " pouvait parvenir à les désigner. Fermons les yeux et bientôt une mosaïque se dessine, fragments de bleus lagon et de blanc banquise, verts des mangroves, des filaos, des euphorbes arborescentes, palettes grises des mers froides chahutées par les vents sur lesquelles planent les grands albatros...

Depuis La Réunion, les escales les plus proches s’égrènent en un chapelet de cinq îles tropicales, sans compter la petite île du Lys et trois formations coralliennes -  le Rocher du Sud, les Roches Vertes et l'Île aux Crabes - dans l'archipel des Glorieuses. D’un bout à l’autre du canal du Mozambique se succèdent ainsi les Glorieuses, Juan de Nova, Bassas da India et la méridionale Europa. Isolée à l’est de l’Ile Rouge, Tromelin, récif surélevé ou sommet émergé d'un ancien volcan océanique, conserve encore aujourd’hui le secret de ses origines.


Une carte postale grandeur nature où les filaos bordent d’immenses plages de sable blanc

C’est à Juan de Nova qu’a commencé notre " tournée " des îles. Le 25 juin 2012 au petit matin, nous décollions de la base aérienne 181 Lieutenant Roland Garros à Sainte-Marie, à bord d’un transall des Forces armées de la zone sud océan Indien (Fazsoi). Nous rejoignions ainsi un détachement de 14 militaires du 2ème RPIMa (Régiment parachutiste d’infanterie de marine) et d’un gendarme, dont la mission est de garantir, par des relèves de 30 à 45 jours, la protection des îles et d’assurer la surveillance des eaux territoriales de la Zone économique exclusive (ZEE). Juan de Nova est une île plate en croissant dont le lagon aux eaux turquoise est ceinturé par une grande barrière de corail. Parfaite illustration de l’île paradisiaque, avec ses immenses plages de sable fin, elle tient son nom de l’amiral galicien João da Nova, le navigateur qui en fit la découverte en 1501, à la tête de la troisième expédition portugaise sur la fameuse Route des Epices, en direction de l'Inde. Juan de Nova, façonnée de dunes de sable atteignant jusqu’à douze mètres de hauteur, de collines rocheuses, de filaos et cocotiers - ces deux espèces n’étant pas indigènes -, présente des paysages assez peu variés. En revanche, la faune est riche, comprenant par exemple la plus grande colonie de sternes fuligineuses de tout l’océan Indien et l’une des plus importantes au monde. Cette biodiversité revêt une importance majeure pour la sauvegarde de l’avifaune à l’échelle mondiale. Pascale Chabanet, chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), explique : " les récifs de ces îles désertes et isolées comme l'île Juan de Nova sont préservés de toute pollution et de toute influence anthropique. Mais elles sont affectées par les changements climatiques. L’enjeu ? Utiliser ces bouts de nature primitive comme témoins et mesurer la part imputable à l’homme dans les bouleversements qui ébranlent l’équilibre de la planète. "


L’île d’Europa ne ressemble à aucune autre, royaume des oiseaux étonnant de contrastes
 

Une semaine plus tard, en partance sur le tarmac de la base aérienne, l’avion militaire de transport et de ravitaillement avait cette fois pour destination l’île d’Europa, où nous avons dormi une nuit, de même qu’à Juan de Nova. Dès les premiers moments Europa a été pour nous un immense coup de cœur, une île incroyable de beauté et de diversité, avec ses tortues marines - un des principaux sites mondiaux de reproduction des tortues vertes -, ses colonies de fous à pieds rouges et de frégates, ses sternes, ses pailles-en-queue. Forêts sèches à euphorbes arborescentes, joncs, ficus, mangroves de palétuviers en bordures du lagon, steppe salée, arinas et bois matelot partant à l’assaut des dunes littorales… la diversité des formations compose un couvert végétal insolite et très bien préservé. Accueillis à la " station météo ", nous avons assisté en début  d’après-midi à la cérémonie de passation des pouvoirs sur le camp Robinson, puis avons profité au maximum des quelques heures restantes de lumière pour réaliser des prises de vues aux abords du camp, sur les sentiers et le long du littoral, à la rencontre de la faune sauvage.


Une île-caillou qui rappelle la puissance des éléments et la fragilité de l’homme

La troisième escale de notre itinéraire dans les TAAF a été Tromelin, que nous avons sillonnée en septembre 2012, l’espace de quelques heures. Ce qui interpelle dès que l’on pose le pied sur cette petite terre corallienne dénuée de relief et sablonneuse, c’est l’absence de végétation hormis quelques veloutiers, et donc l’absence totale d’ombre, mais aussi la force terrifiante des vagues qui se brisent sans relâche sur la barrière de récifs coralliens, et dont on comprend qu’ils rendent l’abordage extrêmement difficile. De forme ovoïde, Tromelin est en effet toute petite, il suffit d’une heure pour en faire le tour. Pendant la saison chaude, géographiquement située sur leur route, il n’est pas rare qu’elle subisse de plein fouet cyclones et dépressions tropicales. Par ailleurs, elle est dépourvue d’eau douce. Ce décor singulièrement inhospitalier ne peut qu’inspirer une peine profonde à la pensée du sort des " naufragés de Tromelin " qui au XVIIIème restèrent prisonniers - pendant quinze interminables années pour les esclaves malgaches survivants, sept femmes et un petit enfant de huit mois - sur ce caillou venteux et aride où même la pêche était rendue impossible en raison d’un océan par trop déchaîné. L’histoire des TAAF porte les stigmates de nombreux épisodes tragiques de pertes de navires en mer qui obligèrent leurs victimes à affronter les éléments hostiles dans des conditions plus que précaires voire, comme à Tromelin, absolument terrifiantes.


Des jours avec seul l’océan à perte de vue, une île à la beauté âpre et sauvage

Des naufrages, il y en a eu d’innombrables dans une toute autre région des TAAF située sous des latitudes bien plus élevées : les îles subantarctiques françaises. Le 9 novembre 2012 appareillait au Port le mythique Marion Dufresne II, navire ravitailleur et océanographique des TAAF. Heureux de vivre une expérience au long cours en terres australes, nous installions nos bagages en cabines, avant de parcourir le labyrinthe des couloirs, des ponts, de repérer les laboratoires ou la " DZ " (drop zone), plateforme réservée à l’hélicoptère... Bref, nous prenions nos marques, tout en commençant à faire connaissance avec les membres de l’équipage, le personnel des bases et la dizaine de touristes de cette rotation dite " OP3 ", la troisième opération portuaire de l’année. Au total, près de 100 passagers étaient du voyage, dont de nombreux scientifiques de l’Institut polaire français Paul Emile Victor (IPEV) et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) présents dans le cadre de leurs programmes respectifs, très variés, allant, pour n’en citer que quelques-uns, de l’étude du climat ou de la chimie de l’atmosphère à celle du champ magnétique terrestre, en passant par l’activité en mer des gorfous, le déplacement des manchots ou encore la pose de balises ARGOS sur les orques.



Notre première escale : une île du sud de l’océan Indien qui, après cinq jours de navigation relativement calme même si nous avions dépassé les quarantièmes rugissants, nous a dévoilé à l’aube du 14 novembre ses côtes aux falaises déchiquetées, sous une fenêtre météo typiquement " crozétienne ", caractérisée par un léger brouillard et une pluie fine persistante. Cette île, c’est la Possession dans l’archipel de Crozet, qui est divisé en deux groupes distants d’environ 110 km : à l’ouest les îles aux Cochons, des Apôtres et des Pingouins appelées " îles Froides " par le navigateur Marion Dufresne qui les découvrit en 1772, et dans la partie orientale la Possession et l’île de l'Est. Nous avions vu émerger pour la première fois les petites têtes oranges et noires de quelques groupes de manchots royaux, l’équipe d’Hélilagon avait tout juste ravitaillé un " arbec ", terme " taafien " désignant une cabane isolée destinée aux opérations scientifiques, nous venions de faire des clichés de la Roche Percée, arche haute d’une centaine de mètres à quelques encablures de la Pointe des Moines au nord-ouest de l’île, quand soudain… le Marion Dufresne heurta un haut-fond dans cette zone encore mal cartographiée.



Le commandant nous apprit rapidement que la situation était sous contrôle et le bâtiment stable, mais que la tournée de ravitaillement des îles Kerguelen et Amsterdam devait être annulée afin de garantir notre sécurité. L’ambiance à bord restait sereine, personne n’ayant cédé à la panique, mais une évidente déception se lisait sur les visages, notamment ceux des chercheurs qui pour la plupart avaient planifié cette mission de longue date et savaient ne pas avoir la possibilité de la reporter. Tous les passagers ont ensuite été évacués en hélicoptère sur la base Alfred-Faure, où nous avons été accueillis durant neuf jours dans une ambiance très conviviale par le chef de district François Zablot. Le temps pour nous de photographier à différentes reprises la manchotière de la Baie du Marin en contrebas de la station, de randonner dans plusieurs sites magnifiques tels le Mont Branca, la Baie Américaine ou la Grotte du Géographe sur le plateau Jeannel, et d’entrevoir des lieux atypiques, royaumes de la mer et du vent, ou s’ébattent en liberté albatros, pétrels, skuas et autres cormorans. Les plateaux rocailleux dénudés sont recouverts par endroits d’azorelles, qui forment à même le sol de grands coussins verts très sensibles au piétinement. Autre espèce végétale emblématique : le chou de Kerguelen, endémique des îles subantarctiques Kerguelen, Heard, Crozet et Marion.

Notre séjour à Crozet ayant pris fin, le voyage de retour a été en soi une autre aventure, puisque nous avons embarqué sur le Léon Thévenin, câblier de France Telecom Marine, qui nous a conduits jusqu’au Cap en Afrique du Sud après cinq jours de mer. Deux jours plus tard, nous nous sommes envolés vers La Réunion, via Johannesburg, des souvenirs plein la tête et des milliers de photographies enregistrées sur nos cartes mémoire et disques de stockage numérique.

Dans le prochain numéro de BAT’CARRE, nous vous ferons partager notre expérience de douze jours à Europa, où nous avons bénéficié il y a quelques semaines du temps nécessaire pour réaliser un reportage beaucoup plus complet. La vie en liberté d’espèces aussi magnifiques que les fous à pieds rouges, les tortues vertes et, dans les îles subantarctiques, les éléphants de mer, les papous… A l’heure où les scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur les inquiétantes dégradations environnementales qui rongent notre planète, et insistent sur l’urgence qu’il y a dès aujourd’hui à agir tous ensemble pour en limiter les causes, les TAAF nous montrent qu’il existe encore au XXIème siècle des zones du globe pratiquement intactes, et donnent la mesure de ce que nous risquons de perdre définitivement, dont la valeur est inestimable : des écosystèmes très peu perturbés par l’intervention humaine où l’on découvre émerveillé les fragiles richesses d’une nature encore à l’état pur.


 

La mission des TAAF  

Les TAAF sont une collectivité française d’outre-mer créée le 6 août 1955 et dont le siège administratif se trouve sur l’île de La Réunion, sous la responsabilité d’un préfet. L’administration supérieure des TAAF gère 2,39 millions de km² de Zones économiques exclusives, soit la deuxième ZEE de France après la Polynésie française.

Ces immenses espaces protégés sont riches d’une biodiversité terrestre et marine remarquable. L’isolement géographique, les conditions climatiques et une occupation humaine historiquement très limitée ont contribué au développement d’un fort endémisme et à des adaptations singulières de la faune et de la flore. Par exemple, certaines îles éparses abritent des écosystèmes parmi les plus diversifiés et complexes de la planète, comme les mangroves ou les récifs coralliens fossiles. Avec près de 15 000 tortues allant pondre chaque année sur ses plages, l’île d’Europa est le premier site de ponte de tortues vertes de l’océan Indien. Ces îles tropicales sont reconnues en tant que stations de référence au niveau mondial. Autre exemple, celui des îles subantarctiques françaises : le caractère unique de leur patrimoine naturel a donné lieu à la création en 2006 de la réserve naturelle nationale des Terres australes françaises, qui est la plus grande réserve naturelle de France et la principale zone humide protégée d’Europe, avec 700 000 hectares terrestres et 1 570 000 hectares de domaine maritime.

Sanctuaires de la faune et de la flore couvrant presque toutes les  latitudes de l’hémisphère sud, les TAAF représentent des laboratoires uniques pour la recherche sur les grands enjeux de la planète. De nombreuses expéditions scientifiques sont conduites tout au long de l’année dans ces territoires en partenariat avec l’Institut polaire français Paul-émile Victor (IPEV), et divers travaux sont menés avec le CNRS, le Centre national d’études spatiales (CNES), Météo France... En moyenne, 225 chercheurs français et étrangers se rendent dans les TAAF chaque année pour œuvrer à travers une soixantaine de programmes.
 

La naissance d’un beau livre  


Le point de départ de notre aventure avec les TAAF remonte à fin 2011. Bruno Marie et moi travaillons dans le domaine de l’édition. En plus de ses activités réunionnaises, Bruno dirige depuis 1999 les Editions du Baobab à Mayotte, avec un catalogue de près de 80 titres qui assurent la promotion d’auteurs des îles de l’océan Indien ouest. Bruno m’a recrutée en 2003 et quatre ans plus tard je créais la revue Mayotte magazine. A La Réunion, nous avons lancé en 2011 l’agenda océan Indien, support annuel qui fait référence à l’histoire des îles de la région et notamment aux Terres australes et antarctiques françaises. C’est en tant qu’auteurs et éditeurs de cet agenda que, le 10 décembre 2011, nous étions invités par la préfecture de La Réunion aux Assises de la Mer à Saint-Pierre. Ce jour-là, nous rencontrions Vincent Bouvier, délégué général à l’outre-mer, ainsi que Christian Gaudin et Michel Lalande, alors respectivement préfet des TAAF et de La Réunion. Au fil de nos échanges a germé l’idée d’un livre rendant hommage à la beauté de ces terres extrêmes, qui donnerait également à voir l’organisation de la vie des communautés et les nombreuses activités humaines qui y sont à l’œuvre. La dernière édition généraliste sur le sujet, intitulée Rencontres australes, date de 2001. Or la collectivité d’outre-mer qui siège à Saint-Pierre s’est agrandie le 21 février 2007 avec l’évolution statutaire des Iles Eparses qui en constituent depuis le cinquième district. Dès lors il est apparu utile d’envisager la conception d’un nouveau livre qui proposerait un panorama des territoires actuels : les cinq Iles Eparses, ainsi que les quatre districts historiques que sont l’archipel de Crozet, l’archipel de Kerguelen, les îles Saint-Paul et Amsterdam, et enfin la Terre Adélie sur le continent antarctique.

Quelques mois plus tard, notre projet éditorial était validé sur la base d’un document signé avec Pascal Bolot, préfet et administrateur supérieur des TAAF, que nous remercions chaleureusement de son soutien. Cette convention cadre est un précieux sésame puisqu’elle nous ouvre un accès unique aux Eparses, aux îles subantarctiques françaises et à la base scientifique Dumont d'Urville, sur l'île des Pétrels, dans les confins glacés de l’hémisphère sud. Une opportunité exceptionnelle, quasiment jamais accordée à quiconque auparavant ! Nous avons saisi le privilège de préparer cet ouvrage inédit, qui sera très documenté, et dont la publication est programmée pour fin 2014.

 

La Réserve naturelle  


Extrait du DVD La réserve naturelle

Film © Terres Australes et Antarctiques Françaises