Illustration : Kerguelen - Photo © Christiane Geoffroy
Illustration : Kerguelen - Photo © Christiane GeoffroyIllustration : Des manchots en goguette - Photo © Christiane GeoffroyIllustration : Elephant de mer - Photo © Christiane GeoffroyIllustration : Port aux Français - Photo © Christiane GeoffroyIllustration : Ateliers des Ailleurs - épisode 2

Voyage

L'atelier des ailleurs - édition 2013 / 2014

Bat'Carré communiqué | Texte : Francine George - Photo © Christiane Geoffroy -

Le 4 avril 2014, la plasticienne Christiane Geoffroy et le chorégraphe Paco Dècina, lauréats de cette deuxième édition initiée par les TAAF et par la DAC OI, sont revenus enchantés de leur résidence artistique, elle, aux Kerguelen, lui, à Crozet. Il faudra patienter jusqu'en 2015 pour voir leur production.

En attendant, les deux artistes de la première édition, Laurent Tixador et Klavdij Sluban ont exposé leurs ?uvres réalisées pendant leur résidence aux Kerguelen, l'un à la FIAC et l'autre aux Rencontres d'Arles. En septembre 2014, deux blocs de timbres vont être édités rendant hommage à cette aventure hors du commun où l'art flirte avec la nature et la science.


Pour cette deuxième édition des Ateliers des Ailleurs, les artistes sélectionnés, Christiane Geoffroy et Paco Dècina, ne seront pas en résidence sur la même base. Leur point commun, un travail de longue date sur le rapport entre art, sciences et nature. Ils retracent, avec le même enthousiasme, les grands moments de leur aventure.

Dans la cour des Beaux Arts au Port, pause photo avec les artistes tout juste débarqués du Marion Dufresne, le 4 avril 2014. En violet, la plasticienne Christiane Geoffroy, en vert, le chorégraphe Paco Dècina, encadré par les organisateurs des Ateliers des Ailleurs, Sébastien Mourot représentant les TAAF en chemise blanche, Olivier Lerch représentant la DAC OI en chemise à carreaux et Colette Pounia, en robe grise, directrice du FRAC. 


 Elle : " Mon travail avance comme je comprends la vie. "


Professeur à l’école des Arts du Rhin, Christiane Geoffroy travaille depuis 2010 sur les changements environnementaux et collabore avec le laboratoire de glaciologie et de géophysique de l’environnement de Grenoble. Dès l’annonce de son départ pour les Kerguelen en novembre 2013, elle tient un journal de bord sur l’espace des sciences de Rennes : www.espace-sciences.org/explorer/blog/46419.

Humour, éblouissement, implication, désapprobation, parsèment, comme autant de petits cailloux blancs, son parcours résidentiel au fil des jours.

Son projet d’art contemporain " Sub-antartica, quand le tout est supérieur à la somme des parties ", réalisé dans le cadre de l’Atelier des Ailleurs, va aborder les écosystèmes, leur évolution et les changements auxquels ils sont soumis, toujours dans l’idée de relier son travail d’art plastique aux questions scientifiques.

Très indépendante, seule à s’occuper de tout, cette femme débordante d’énergie raconte son excitation extrême avant le départ et son stress à l’idée de ne pas avoir tout anticiper, de l’essentiel à l’anecdotique.

Arrivée sur le district des Kerguelen, elle découverte Port-aux–Français, un village avec poste, cinéma, bibliothèque, dortoirs. Au restaurant où sont alignées de grandes tables, " on s’assoit par ordre d’arrivée, on ne sait jamais qui l’on va côtoyer ". Les horaires sont fixes, la réglementation est stricte. Interdit de s’éloigner, seule, de la base. Les sorties sont très codifiées et chacune d’entre elles participe à une démarche d’ensemble planifiée sur l’année.

Très impressionnée par la cohabitation naturelle des hommes et des animaux : " Les manchots traversent l’espace, s’arrêtent près de vous et vous regardent. " Christiane Geoffroy, de jour en jour, découvre l’archipel des Kerguelen, en partant sur les différents lieux d’observation : " Le chaland glisse le long des parois des îles en un long travelling aux mille nuances. "

Cette poésie de la nature est toutefois entachée par les protocoles scientifiques. " À leur dernier stade de mue, les poussins sont transpondés... avec un pistolet, on leur injecte sous la peau une très fine gélule en résine qui transmet un numéro d’identification. " Les manchots, quant à eux, sont mesurés et pesés. "  Le manchot porte une cagoule afin de réduire son stress." Ailleurs, ce sont les Pétrels bleus, dénichés au fond des galeries qu’ils ont creusées dans la roche. Un sentiment contradictoire l’envahit entre l’intérêt évident des ces mesures pour la science et le stress des animaux au cours de ces manipulations.

" Et si l’on observait l’animal comme l’on observe la terre ? " Sur la base, à l ‘écart des bâtiments, des installations gigantesques abritent une petite Silicon Valley. Centre de surveillance des satellites, de données sismiques, de champs magnétiques… à l’échelle mondiale le monde et les ondes gardent encore la trace nostalgique des lancements de fusées soviétiques qui fonctionnaient symétriquement dans les deux hémisphères, à Kerguelen et à Sogra au nord de la Sibérie, pour déclencher des aurores boréales.

Christiane Geoffroy échange beaucoup avec les scientifiques et découvre un univers sauvage peuplé d’animaux à profusion qui l’émeut à tel point que même leurs fientes sur les rochers lui évoquent un film de Pollock en train de peindre. Elle lit beaucoup aussi, observe tout le temps, filme et photographie le plus possible au gré du vent qui parfois sature la bande son. Chaque instant capté laisse l’empreinte de moments sublimes dont elle ne sait pas encore comment elle va en transmettre l’intense beauté.
 

 Lui : " La douceur perméable de la rosée "

Dans une démarche complètement différente, avec la responsabilité d’une troupe, Paco Dècina a un devoir de restitution auprès des autres pour créer sa pièce chorégraphique.

Après avoir fait des études scientifiques, il  s’oriente vers les arts plastiques puis étudie la danse et, plus particulièrement les techniques afro-cubaines, avec l’américain Bob Curtis. En 1986, il s’installe en France, et fonde sa compagnie Post-Retroguardia. Il se définit comme un chorégraphe de l’épure et de l’harmonie.

Très énergique lui aussi, il fait autorité tout en gardant ce charme italien qui lui permet d’imposer ses vues avec délicatesse.

" Dans ce spectacle, je vais traiter de la douceur de la nature comme remède et antithèse de la violence imposée par notre société actuelle. "

La musique du spectacle " La douceur perméable de la rosée " issu de sa résidence artistique sera composée par Fred Malle à partir des échantillonnages recueillis durant son séjour à Crozet. D’ores et déjà, plusieurs théâtres en métropole l’ont programmé ainsi que Total Danse à La Réunion. Quelle chance !

Le fonctionnement de Crozet est tout aussi codifié que celui de Kerguelen. Paco Dècina, Napolitain d'origine, se met à apprendre un nouveau langage. La base à Crozet est aussi remplie d’activités. Très proche des équipes scientifiques et du personnel de la base, il organise des séances de relaxation, le soir, pour ceux qui veulent tenter de nouvelles expériences.

Pour lui, il existe un vrai clivage entre la fourmilière du monde intérieur et l’immensité désertique, vierge de toute population, du monde extérieur. La base est là où tout se passe, une ville fantôme où se rassemblent toutes les fluctuations de l’esprit humain " On est donc obligé d’aller au fond de soi pour gérer sa relation avec les autres ". Les sorties sont donc des respirations où s’exhalent  " le silence et le sens de l’immensité ". L’intérêt, pour lui, est de s’imprégner de cette réalité pour ensuite être capable de la partager avec son équipe artistique. Capter les sons, témoigner par la lumière, filmer l’instant magique…

" J’essaye avec la danse de donner un espace à ce qui est prisonnier dans le corps. "

Son travail de questionnement sur la philosophie et la médecine chinoise l’amène à relier le corps aux souffles de la nature. Pour lui, " le corps ainsi traversé par le souffle vital peut révéler l’indicible ". C’est donc avec passion qu’il a, lui aussi, vécu cette résidence à Crozet. Et de conclure : " La graine créative est plantée, il faut juste lui laisser le temps de pouvoir germer. " En attendant, une vidéo sur son site www.pacodecina.fr montre un incroyable ballet de manchots, comme si Paco Dècina les avait formés à exécuter cette chorégraphie insolite.

 

Dolce 2014 de Crozet

Film © pacodecina.fr - 2014