Illustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glaces
Illustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glacesIllustration : Terre Adélie, voyage sur le continent des glaces

Terres Australes et Antarctiques Françaises

Terre Adélie, voyage sur le continent des glaces

BAT'CARRE N°12 | Texte : Stéphanie Légeron - Photos © Bruno Marie -

À l'occasion du soixantième anniversaire de la création des TAAF, Stéphanie Légeron et Bruno Marie, soutenus par l'équipe des Terres Australes et Antarctiques Françaises, se sont lancés dans une superbe aventure éditoriale, en réunissant dans un beau livre à paraître en juin 2015, les reportages réalisés dans tous les districts de la collectivité dont le siège est à Saint-Pierre. BAT'CARRÉ vous réserve à chaque numéro un aperçu de ces territoires du bout du monde et, dans ce numéro, plus particulièrement, le monde saisissant des banquises et icebergs sous la plume de Stéphanie Légeron qui relate le périple captivant de Bruno Marie en Terre d'Adélie.

La tête remplie de fantastiques images des Kerguelen, je ne suis pas tout à fait réadapté à la vie réunionnaise que la préparation du livre m’appelle vers d’autres horizons : dans les extrémités glacées de l’hémisphère sud est implantée la base Dumont d’Urville (DDU), unique station française permanente du continent Antarctique et ma destination finale. Je rejoindrai DDU depuis l’île de Tasmanie, au sud-est de l’Australie.

En route pour la Tasmanie

Réunion-Paris-Londres-Singapour-Sydney-Hobart... Après un voyage de plus de soixante heures, je retrouve Pascal Bolot, le préfet, administrateur supérieur des TAAF, dans le centre-ville d’Hobart, capitale australienne de l’Etat de Tasmanie. Il fait chaud, environ 25°C. L’ancienne colonie pénitentiaire britannique est adossée à de petites collines verdoyantes qui s’étagent au pied du mont Wellington. Je profite de mon temps d’escale pour flâner dans le Jardin botanique de Tasmanie et dans le quartier historique de Battery Point. Mais cette cité provinciale et paisible est avant tout orientée vers la mer. La myriade de voiliers croisant dans la baie semble perpétuer la longue tradition maritime de la ville, dont le port de commerce connut au XIXème siècle un essor florissant. Je m’imprègne de cette ambiance en visitant le Musée maritime de Tasmanie et Mawson’s Huts, une reconstitution des cabanes de Douglas Mawson, le géologue australien qui atteignit le pôle Sud magnétique en 1909. Trois ans plus tard, un autre explorateur laissait son nom dans l’Histoire : le Norvégien Roald Amundsen accostait à Hobart au retour de sa conquête du pôle Sud géographique. Par sa localisation, la petite capitale est le port d’attache des expéditions australiennes et françaises vers le continent blanc. Un seul navire jette l’ancre dans le district français de la Terre Adélie : un navire à capacité glace de la compagnie P&O Australia, l’Astrolabe. Son nom qui désigne l’instrument mesurant la hauteur des astres était celui de la corvette sur laquelle le Français Jules Dumont d'Urville découvrit la Terre Adélie en 1840, territoire qu’il décida de nommer en hommage à sa femme Adèle.
 

Et sonne l’heure du départ

Le jour J est arrivé. C’est le départ de la quatrième et avant-dernière rotation de l’été austral. Le but premier de cette mission est de faire le plein de carburant à Dumont d’Urville. Une opération bien rodée pour l’Astrolabe, qui assure depuis 1988 le ravitaillement de la base et la relève des équipes. Le supply* rouge de 65 mètres est affrété d’octobre à mars par l’Institut polaire français Paul-Emile Victor (IPEV), tandis que le reste de l’année, l’allongement de la banquise sur des centaines de kilomètres bloque tout accès maritime à la Terre Adélie, l’isolant du reste du monde. L’échelle de coupée est déployée sur le quai. Le préfet et moi rejoignons les sept autres passagers et les douze membres d’équipage. J’ai hâte d’approcher le grand rêve blanc, ce continent de l’extrême. À titre d’exemples, la station Dumont d’Urville enregistra en 1972 des rafales de vent de 320 km/h. L’actuel record de froid, -93,2°C !,  a été relevé le 10 août 2010 sur un plateau à l’est de l'Antarctique. Ce continent le plus haut du monde, avec une altitude moyenne de 2,3 kilomètres, est aussi le plus sec, les précipitations ne dépassant pas cinq centimètres par an. À deux mille sept cents kilomètres d’Hobart, la Terre Adélie se mérite : même si les rotations ont lieu pendant l’été, elles restent soumises aux aléas du pack de glace qui encercle plus ou moins largement les côtes. L’heure de l’appareillage a sonné. L'équipage est appelé aux postes de manœuvres. Le navire se désamarre et quitte la rade de Storm Bay. Devant nous, l’horizon bleu a issue libre vers la mer jusqu’aux rivages immaculés de l’inlandsis*.

 

En mer, sur l’Astrolabe

L’Astrolabe peut accueillir quarante-huit passagers dans treize cabines. Etant peu nombreux à bord, je noue rapidement connaissance avec mes compagnons de voyage : deux scientifiques, un psychologue, le médecin du bord, l’équipe hélico composée de deux pilotes et d’un mécanicien. Le commandant, le second et le cuisinier sont français. Avec le reste de l’équipage - deux Ukrainiens, un Philippin, un Indonésien et un Papou - s’amorcent quelques échanges en anglais. Le temps est beau. Nous faisons cap vers le grand Sud à une vitesse moyenne proche de dix nœuds. Malgré une mer relativement calme, la coque à fond plat dépourvue de quille ne tarde pas à révéler son instabilité. Le vieux navire a été rebaptisé le " Gastrolabe ", mais ce n’est pas pour son service gastronomique ! La pertinence de ce surnom a été vérifiée par nombre de passagers victimes du mal de mer. Pour ma part, je tiens le coup, le plus difficile étant de trouver le sommeil. Le bateau roule énormément et je n’ai pas dormi de la nuit. Vivement l’arrivée dans les glaces, prévue d’ici quatre à cinq jours, d’autant plus qu’il n’y a pas grand-chose à faire sur le bateau... Depuis notre départ, nous n’avons vu aucun mammifère marin, seulement quelques oiseaux. Je m’occupe en photographiant sous tous les angles mon nouvel habitat, qui cumule les fonctions de cargo, paquebot, pétrolier, porte-hélicoptère, navire océanographique côtier et hauturier.

Les températures baissent. L’air se charge de particules gelées et la mer ballote des " bourguignons ", petits icebergs turquoise et translucides. Nous avons dépassé le front polaire, zone de convergence des eaux subantarctiques et antarctiques qui marque l’entrée dans l’océan Austral. À mesure que nous pénétrons dans cet autre monde, le panorama gagne en magie. Un soleil diffus réverbère des éclats pastel que les cristaux de glace projettent en tous sens. Au gré des courants dérivent des monolithes aux formes hétérogènes. Tandis que les plus spectaculaires montagnes d’eau douce dressent leurs flancs frigorifiés à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, la surface plate des icebergs tabulaires attire des manchots épars qui se dodelinent dans leurs costumes noir et blanc. La blancheur éblouissante des fragments de glaciers qui envahissent l’océan se pare ça et là de nuances vermillon ou vertes, dues à la présence d’algues. Tout d’un coup, le premier choc retentit. Sous la pression des moteurs, des blocs compacts se fendent successivement le long de la coque. L’étrave ouvre de longues craquelures qui courent sur la banquise en zigzaguant. D’énormes pièces de puzzle éclatent dans un fracas d’impacts qui s’accompagne de crissements métalliques. Heurtée de plein fouet, l’eau de mer solidifiée est disloquée jusqu’à un mètre d’épaisseur et découvre un passage navigable entre ses failles. À bâbord et tribord, les lourdes plaques entaillées se morcellent, créent de nouvelles fractures, se chevauchent, s’amoncellent, se brisent. En passerelle, le commandant barre au plus près des étroits chenaux libres de glace. J’ai le sentiment d’aller vers l’inconnu. Hormis un navire de recherche australien, aucun bâtiment n’a croisé notre route depuis des jours. La nature remet tout à son échelle. Dans cet environnement en tous points hostile à l’homme, notre bateau est si vulnérable, si dérisoire... Les coups de boutoir de l’étrave ne parviennent plus à rompre la banquise, dont la base immergée devient impénétrable. Nous sommes pris dans le pack de glace. Un piège que l’Astrolabe connaît bien, pour y être resté bloqué des semaines entières lors de précédentes rotations. Dès le lendemain, il parvient par chance à s’en libérer. La Terre Adélie est distante de près de quatre-vingts milles. Des " watersky ", bandes sombres qui soulignent les nuages bas, indiquent la présence d’eau dans le voisinage de la glace de mer. Bientôt notre sillage s’échappe du pack comme d’un mauvais souvenir et l’ombre du navire glisse sur une mince pellicule gelée parcourue d’icebergs. La surface de ces eaux côtières, d’un gris lisse et satiné, a l’aspect d’un miroir qui rejoint le ciel. J’apprends que ce décor étale, incroyablement beau et apaisant, s’appelle la polynie, un emprunt lexical au russe qui signifie " trou dans la glace ". Il désigne une zone d’eau libre au sein d’une banquise d'eau de mer. Emportée au large par les vents ou les courants océaniques, la banquise a libéré cette sorte de lac intérieur, dans lequel de la nouvelle glace va se former. Zone refuge pour les mammifères marins et les manchots car riche en plancton, la polynie amorce la chaîne alimentaire et permet ainsi à la faune de se développer. Dans un grand ciel bleu, des pétrels des neiges et des skuas virevoltent autour du bateau. La base se trouve encore à trente kilomètres et bien qu’elle soit située sur une île, il est impossible d’aller plus loin : la fonte du glacier a enseveli le petit archipel de Pointe Géologie. L’Astrolabe percute la banquise afin de s’amarrer. " Beacher " sur la glace, une technique de mouillage pour le moins originale ! Nous sommes conduits à terre en hélico. La durée de notre escale sera de sept jours si la météo permet le bon déroulement des opérations logistiques.

 

Enfin, la terre d’Adélie

La base de DDU a posé ses bâtiments rouges sur la petite île des Pétrels. À cinq kilomètres du continent, la station, construite pour l'année géophysique internationale de 1957, a remplacé celle de Port-Martin qu’un incendie a ravagé quatre ans plus tôt. Ici comme dans le reste des TAAF, il n’y a pas de population permanente. De mars à novembre, une trentaine d’hivernants sont répartis entre les services généraux et les missions scientifiques. Ces dernières, de portée internationale, collectent des données pour les laboratoires français, la chaîne logistique étant gérée par l'Institut polaire Paul-Émile Victor. J’ai sous les yeux ce qui pourrait ressembler à un campus universitaire, avec sa cinquantaine d’installations - laboratoires scientifiques, station météo, centrale électrique, garages, ateliers, hôpital -  et ses lieux de vie : logements, salle de restauration, bibliothèque. Dumont d'Urville est avant tout une base scientifique. La géophysique, discipline des sciences de la Terre, possède par exemple son propre bâtiment et plusieurs aménagements : un marégraphe, une mesure des rayonnements cosmiques, un GPS évaluant l'enfoncement du continent Antarctique dans le manteau terrestre. Le magnétisme et la sismologie sont également étudiés. Qui plus est, la base dispose d’un laboratoire de chimie de l'atmosphère et d'un Lidar, permettant d’analyser le trou dans la couche d'ozone. La base de DDU a également en charge une lourde activité logistique impliquant de nombreux techniciens : électriciens, plombiers, mécaniciens pour la centrale électrique, mécaniciens pour les engins... Une fois la journée terminée, le point de ralliement des hivernants et des campagnards d’été est la salle commune, qui sert de lieu de restauration, de réunion et de loisirs. Nous prenons nos repas à heures fixes et tous ensemble. L’aspect communautaire du mode de vie me frappe, peut-être encore plus qu’aux Kerguelen. On se retrouve très rarement seul à DDU, peut-être le soir dans son lit, car on partage même sa chambre avec un autre résident. Nous sommes logés assez confortablement, dans des dortoirs aux petites chambres doubles bien chauffées. Passé le moment de la découverte, je prends conscience que ce milieu si inhospitalier pour l’être humain engendre une forme d’enfermement. Seul en dehors du périmètre de la base, on ne peut rien faire. Les déplacements sont extrêmement cadrés car il ne faut jamais oublier la dangerosité du milieu naturel. En raison des fissures dans la glace et du froid extrême, on ne sort qu’en groupes de trois personnes au moins, l’une d’entre elles munie d’un talkie-walkie pour rester en contact avec le Bureau des communications radio (BCR). Une espèce de routine et de monotonie s’établit assez vite, même si les scientifiques apprécient leurs activités très variées de terrain. Depuis DDU, une ligne de vie permet de se rendre à la base Maret, la toute première station construite, et qu’on appelle " la base d’été ". Elle abrite une DZ (Drop Zone) où stationne un hélicoptère français, ainsi qu’un stockage de carburant, des bâtiments techniques et les dortoirs d’une partie des équipes.
 

Rendez-vous avec le blizzard

L’île des Pétrels présente un vif intérêt pour l’étude de la faune, et en particulier des manchots empereurs qui viennent se reproduire pendant l’hiver austral. À moins d’un kilomètre de la base, une manchotière a été le lieu de tournage du film La Marche de l'empereur de Luc Jacquet. Pendant l'été, les environs de la base accueillent des manchots Adélie. Dès le deuxième jour de notre arrivée, je fais le tour de l’île aux Pétrels, de neuf cents mètres de long par cinq cents de large, mais curieusement je n’observe que deux manchots de cette espèce. Sur le site de la colonie, la neige recouvre les plumes et cadavres de nombreux poussins... La beauté jouxte la mort…  Cette année, pour la première fois, aucun juvénile n’a survécu. Le réchauffement climatique serait responsable de la fonte du glacier. La débâcle précoce de la banquise, lieu de nidification et garde-manger des manchots qui se nourrissent de calmars, de poissons et de krill, accélérerait la baisse des populations. Dans l’après-midi, l’horizon se couvre. Les navettes hélico qui assurent les déchargements de matériel et de carburant doivent être interrompues en raison du vent et du manque de visibilité. Chaque " sling " hélitreuille un mètre cube de carburant, l’objectif étant d’en descendre 370 m3 sur la base pendant la semaine de mission. Or la météo est loin de s’arranger. Le blizzard s’engouffre de toutes parts. Nous sommes contraints de nous calfeutrer à l’abri du froid et de la tempête de neige qui s’abat maintenant sur DDU. Il faudra attendre neuf jours pour qu’une accalmie permette la reprise des ravitaillements aériens, de l’aube jusqu’au crépuscule. En dehors des besoins de la base, le carburant sert à la production d’électricité pour la station de recherche franco-italienne de Concordia. À cinq kilomètres de l’île des Pétrels, la base annexe de Cap Prud'homme organise les trois convois terrestres qui ravitaillent chaque été le Dôme C de Concordia, situé à mille cent kilomètres à l'intérieur du continent. Les expéditions sont assurées par des équipages d’une dizaine de personnes, dont un médecin qui fait aussi office de cuisinier. Chaque raid achemine trois cents tonnes de matériel et de vivres vers Concordia, à l’aide de neuf tracteurs agricoles à chenille et de traîneaux adaptés au transport de charges dans des conditions de froid extrême. Dix à quinze jours sont nécessaires pour rallier le Dôme C. Ce raid, une spécificité française, est une prouesse à la fois technique et humaine.

 

Escapade  sur la banquise

Nous sommes arrivés il y a onze jours et le départ est programmé pour après-demain. Je me joins à un groupe qui part en randonnée sur la banquise. Nous avons tous des vêtements secs dans nos sacs à dos, au cas où nous tomberions à l’eau. Alors qu’elle donne l’impression d’être molle, la glace est très ferme, on ne s’enfonce pas dans la neige. À contre-jour, le glacier de l’Astrolabe cache le soleil qui l’éclabousse de ses rayons. La banquise n’est pas toute plate. Les sols, moins lisses qu’une plage, sont travaillés et sculptés par les vents, avec des virgules, des ondulations marquées. Au début, je préfère suivre les connaisseurs du terrain, surtout lorsque nous marchons sur des plaques translucides. La progression est assez effrayante mais on me rassure, il y a au moins 80 cm d’épaisseur sous nos pieds. Je photographie le " chou-fleur ", iceberg le plus proche de la base, et un peu plus loin un phoque de Weddell qui s’est hissé laborieusement d’une fracture dans la glace. S’approcher des icebergs est périlleux, car les blocs peuvent se détacher et la banquise y est plus fragile. Nous parcourons ainsi quatre à cinq kilomètres. S’il fait environ -8°C, la température ressentie est bien inférieure, en raison du vent qui devient vite glacial et difficile à supporter. On ne se rend pas bien compte des distances mais près de trois cents à quatre cents mètres séparent les icebergs ; nous en contournons au moins dix au cours de cet itinéraire habituellement situé en zone inondée. Leurs matières et leurs formes, neige lisse, glace translucide, stries et zébrures, m’invitent à la photographie. Les paysages sont spectaculairement beaux, non pas tout blancs ni uniformes, mais chamarrés de reflets roses, bleutés et de changements de lumières.
Nous sommes de retour à DDU quand le soleil commence à disparaître derrière l’horizon. Cette randonnée en Terre Adélie m’a fait entrevoir un univers encore préservé, sublime et puissant. L’atmosphère pure de ce désert blanc empourpre le ciel. Derrière le glacier de l’Astrolabe, au même moment, se lève la lune…

*ravitailleur
**calotte polaire, glacier de très grande étendue.

Pour en savoir plus sur le projet de Bruno Marie & Stéphanie Légeron  : https://www.facebook.com/taafproject