Illustration : Tanger
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Voyage

Tanger, la muse intemporelle

BAT'CARRE N° 7 : Texte : Francine George - Photos : Christophe Boisvieux et Roland Beaufre - agence Gamma-Rapho - Michel Denancé -

De nombreuses légendes accompagnent la naissance de Tanger. Fondée en 900 avant Jésus-Christ par les Phéniciens, elle devient romaine en 706, puis arabe jusqu'en 1471, date à laquelle les Portugais s'en emparent. Espagnole, puis Portugaise à nouveau, elle finit sous le joug des Anglais en 1661. Champ d'action privilégié des puissances étrangères européennes, Tanger prend le statut de ville internationale de 1923 à 1956, gouvernée par tous les pays occupants et un représentant du sultan. Période faste qui a attiré de nombreux artistes, diplomates, espions, hommes d'affaires, voyageurs, aventuriers, escrocs, tous...à la recherche d'un eldorado. Tanger, à la croisée des mondes, est depuis toujours le théâtre des rêves les plus fous. Pourtant, elle a su harmoniser ses contrastes. De tout temps, elle a inspiré les plus grands peintres, écrivains, musiciens et vit aujourd'hui des mythes qu'ils ont créés. Le cinéma n'est pas en reste et sa toute nouvelle cinémathèque, anciennement le cinéma RIF, en garde précieusement la trace. Balade littéraire et cinématographique dans cette ville mythique, rendez-vous des civilisations.

Premier regard et intuition


En traversant le détroit de Gibraltar, les voyageurs qui arrivent en bateau s’extasient devant cette vue panoramique à nulle autre pareille, comme le souligne l’Italien Attilio Gaudio : " Là où les eaux bleues de la Méditerranée se mêlent aux eaux vertes de l’Océan, dans ce détroit qui est un des carrefours les plus fréquentés du monde depuis des millénaires, une ville blanche s’étale en amphithéâtre, offrant aux spectateurs une des plus belles scènes naturelles du continent africain. " Alexandre Dumas, fasciné, lorsqu’il s’approche de cette première escale africaine, écrit dans Véloce : " Il y a dans ce mot Afrique, quelque chose de magique et de prestigieux qui n’existe pour aucune des autres parties du monde ". Tandis que Pierre Loti souligne la proximité géographique de l’Europe tout en s’étonnant de ses différences : " Elle est tout près de notre Europe, cette première ville marocaine posée comme vedette sur la pointe la plus au nord de l’Afrique  (…) ici, il y a quelque chose comme un suaire blanc qui tombe, éteignant les bruits d’ailleurs, arrêtant toutes les modernes agitations de la vie. " Tanger est donc un monde de contrastes, le point de rencontre entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, l’Europe et l’Afrique, une " ville monde " qui a suscité toutes les convoitises et connu son apogée lorsqu’elle acquiert le statut de zone internationale.

Lumière d’une rare intensité

Tous ceux qui décrivent Tanger, plus d’une centaine de peintres, photographes et tout autant d’écrivains, s’extasient sur cette lumière si particulière qui baigne la ville et ses rivages : " En fait, ce qui n’a pas changé à Tanger quatre–vingt-dix ans après la première visite de Matisse, c’est la lumière. ", écrit Tahar Ben Jelloun dans Chambre 35, célèbre tableau peint à l’hôtel Villa de France où le peintre avait pris ses quartiers. Presqu’un siècle plus tôt, Eugène Delacroix, invité en mission diplomatique, " découvre aussi la lumière du sud qui va l'aider à faire de ses tableaux une fête pour l'œil. " Dans son journal, il décrit cette grande histoire d’amour avec Tanger qui se traduit par de nombreux dessins, esquisses, aquarelles, tableaux tel La noce juive. Eugène Delacroix, à l’écriture sensible, parle aussi de ses rencontres émerveillées avec les Tangérois : " Ils sont plus près de la nature de mille manières : leurs amis, la forme de leurs souliers. Aussi, la beauté s’unit à tout ce qu’ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science. "

Imaginaire fascinant

L’écrivain américain Paul Bowles - un des auteurs les plus emblématiques du Tanger cosmopolite - s’y installe définitivement pour se consacrer à la littérature, laissant au passé son talent de musicien. Dans Mémoire d’un nomade, il décrit son coup de foudre pour Tanger : " Si je dis que Tanger me frappa comme une ville de rêve, il faut prendre l’expression dans son sens littéral. Sa topographie était riche de scènes oniriques : des rues couvertes semblables à des couloirs, avec de chaque côté, des portes ouvrant sur des pièces, des terrasses cachées dominant la mer, des rues qui n’étaient que des escaliers, des impasses sombres, des petites places aménagées dans des endroits pentus, si bien que l’on aurait dit les décors d’un ballet dessiné au mépris des lois de la perspective, avec des ruelles partant dans toutes les directions. " À l’entrée de la médina, le Grand Socco – le grand marché – est décrit par quelques auteurs comme Joseph Kessel : " Aujourd’hui comme autrefois, du matin jusqu’au soir, marchands, acheteurs et curieux se rencontrent en plein soleil, en plein vent, sur le Grand Socco, parmi les guenilles aux cent couleurs et la rumeur aux mille cris. " Le roi Mohamed V a choisi la place du Grand Socco pour prononcer son discours historique appelant à la réunification du pays. En 1956, Tanger sera rattachée au Maroc devenu indépendant et, pour éviter une trop grande fuite des capitaux, elle est dotée d’une zone franche en 1960. Lieu foisonnant de scènes captivantes, où toute la corruption s’y donne rendez-vous, les écrits sur le Petit Socco ou le Chico Socco sont prolixes. L’Américain Truman Capote dans Impressions de voyage, décrit l’ambiance et l’effervescence des lieux : "  Il n’y a pas un seul moment du jour ou de la nuit où le Petit Socco ne soit surpeuplé. C’est là pour les prostituées un terrain de manoeuvre, pour les trafiquants de drogue, une gare de triage. Et c’est encore un nid d’espions. C’est enfin, tout simplement, l’endroit où l’homme de la rue vient prendre l’apéritif du soir. "

Énigmatique et envoûtante, Tanger vedette du septième art

En 1934, Jean Genet écrit dans Journal du voleur : "  J’aurais voulu m’embarquer pour Tanger. Les films et les romans ont fait de cette ville un lieu terrible, une sorte de tripot où les joueurs marchandent les plans secrets de toutes les armées du monde. De la côte espagnole, Tanger me paraissait une cité fabuleuse. Elle était le symbole même de la trahison. " Paradis fiscal, charmes mauresques, opulence occidentale, refuge ou havre de paix, Tanger montre ce qu’elle est tout en gardant sa part de mystère selon Pierre Malo : "  Nulle ville au monde n’est plus séduisante, et dans un sens, plus mystérieuse. Changeante, multiple, insaisissable, toujours prête à vous accueillir, assoiffée d’or, gorgée de légendes, Jardin des Hespérides (…) Tanger ne semble se donner que pour mieux se reprendre. "

Depuis le départ, Tanger est la trame idéale des films d’espionnage ou des films policiers comme La môme vert-de-gris avec Eddie Constantine, Le lion et le vent avec Sean Connery, ou tout dernièrement Inception avec Leonardo di Caprio. Le cinéma d’auteur est aussi présent avec, par exemple, Un thé au Sahara, réalisé par Bernardo Bertolucci d’après le roman de Paul Bowles ou Loin, d’André Téchiné qui révèle le conflit intérieur de la jeune génération tiraillée entre partir ou rester.

Tanger, à la grande époque internationale, offrait une kyrielle de salles obscures, les premiers films muets étaient visionnés à l’Alcazar, les productions égyptiennes au cinéma Vox, les productions hollywoodiennes ou les westerns au Cinéma-américano, les films espagnols ou sud-américains au Cervantès, les films français au cinéma Paris … Aujourd’hui, presque toutes ces salles ont disparu. La rénovation en 2007 du cinéma RIF et transformé à l’occasion en cinémathèque, tient du miracle. L’architecte Jean-Marc Lalo a réussi l’alliance des techniques de pointe, décor rétro d’origine et rappel des couleurs de la rue. L’esprit des lieux a si bien été valorisé que les habitués d’une certaine époque ont l’impression que rien n’a été changé ! Lieu de vie et d’échanges, un passage intérieur a été transformé en café sous une longue verrière. Salle “Art et Essai” avec des films d’auteur de tous les pays, la Cinémathèque dispose de deux salles (300 et 50 fauteuils). Elle anime un ciné-club pour enfants, des ateliers, des master-classes et dispose d’une salle de montage, et d’une bibliothèque.

 

Pour en savoir plus :

Le site internet : http://www.atelierlalo.com

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