Illustration : Hampi
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Voyage

Hampi, le royaume oublié

BAT'CARRE N°9 | Texte : Anne-Line Siegler - Photo Éric Sam-Vah -

" Il faut trois vies pour connaître l'Inde " dit un proverbe indien, et, sûrement trois voyages à Hampi pour commencer à en percer ses secrets. Ce village de l'État du Karnataka se situe dans le sud de l'Inde, à 350 km de Bangalore. Inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco en 1986, Hampi, jadis capitale du Vijayanagar, fut l'une des plus belles cités médiévales au monde. À l'instar, toutes proportions gardées, d'Angkor, la capitale cambodgienne de l'empire Khmer. Fondée au 14e siècle par des princes télougous extrêmement riches, soucieux de contrer les invasions musulmanes du nord, Hampi émerveilla les voyageurs étrangers par la splendeur de ses temples et de ses palais. Outre son passé glorieux dont les magnifiques ruines en témoignent, Hampi est aussi renommée pour ses nombreux liens avec la mythologie hindoue et le Ramayana, qui font de ce royaume oublié une terre sacrée.

Premières impressions

Dès son arrivée à Hampi, le voyageur est enveloppé par la magie immuable des lieux qui invite au repos. La contemplation des Yamini hills, ces collines granitiques dorées, rosées ou rougeâtres bordées d’une végétation luxuriante où sinue la rivière Thungabadra, brouille peu à peu les repères du temps. Les dates, les heures s’estompent pour laisser place à des instants d’éternité, comme si Hampi avait toujours existé. Et c’est sûrement vrai, car ces massifs de granit sont extraordinairement vieux. Selon les géologues, ils existeraient depuis la formation des premiers continents sur terre, il y a trois milliards d’années ! Des archéologues ont aussi découvert des objets datant du néolithique.

La Tungabhadra est le point de confluence de deux rivières, la Tunga et la Bhadra, d’où son nom. Elle joua un rôle important dans l’histoire religieuse mais aussi politique d’Hampi. Bordée de rochers éparpillés, elle constituait au nord un rempart naturel contre les invasions. À l’époque de Vijayanagar, beaucoup d’aqueducs et de canaux d’irrigation furent construits pour alimenter en eau les nombreux palais.  Aujourd’hui encore, un grand nombre de ces anciens canaux est toujours utilisé pour irriguer les champs.

Hanuman, la légende fondatrice

L’histoire d’Hampi pourrait commencer par il était une fois. Oui, il était une fois, perdue dans la nuit des temps, une terre mythique nommée  Kishkindha, le royaume des Singes, fut gouvernée par le roi-singe Sugriva et son frère Vali.
C’est là, dit la légende, que naquit le célèbre dieu-singe Hanuman, à Anjayaneya Hill, de l’autre côté de la rivière Tungabhadra, au sommet d’une colline  auquel on  accède au bout de quelques six cents marches de chaux blanche visibles d’un lointain horizon. C’est aussi à Kishkindha qu’Hanuman rencontra Rama, l’une des dix incarnations de Vishnu, et son frère Lakshamana, tous deux à la recherche de Sita, enlevée par Ravana, le roi-démon de Lanka (Sri Lanka). Hanuman devint l’ami et le fidèle serviteur de Rama, ce célèbre épisode figure dans le Ramayana, poème épique datant du 4e siècle, qui raconte en détail la légende de Rama. Ce texte constitue, avec le Mahabharata, l'un des écrits fondamentaux de l'hindouisme.

Au sommet de la plus haute colline d’Hampi, la Matanga Hill, Rama et le roi-singe Sugriva firent alliance, sous l’œil protecteur du sage Matanga : Rama aiderait Sugriva à retrouver son trône au Royaume de Kishkindha, usurpé par son frère rebelle Vali, et Sugriva, en retour, lancerait son armée de singes, gouvernée par Hanuman, à la recherche de Sita. Sur son chemin vers Lanka, l’armée de singes parsema quelques rochers utilisés pour la construction d’un pont destiné à rejoindre Sita, maintenue prisonnière sur l’île de Lanka. C’est ainsi que serait né le paysage fantastique et fascinant d’Hampi !
Hanuman, le dieu-singe aux 108 noms, mériterait une histoire à lui tout seul !  Fils du Vent Vayu et d’une apsara ou nymphe céleste Anjana, il est connu pour sa force prodigieuse, son intelligence et sa bravoure. Immortel, il est capable de voler, soulever des montagnes, tuer des démons et même s'agrandir ou rapetisser. Il connaît aussi le secret des herbes qui soignent, comme la précieuse herbe de Sanjivani, qui ramena le frère de Rama, Lakshmana, à la vie.
Incarnation de Shiva, Hanuman est associé à la noblesse d’âme, aujourd'hui encore illustrée par ce proverbe hindou : "Les singes pleurent sur les autres, jamais sur eux-mêmes."
Avec ses nombreuses représentations dans les temples, sur les stèles, les pierres abandonnées, Hanuman est incontestablement le héros de Hampi. Après le tournage du film Hanuman en 1998, une kyrielle de singes-figurants furent relâchés sur les lieux, s’ajoutant au grand nombre de macaques chapardeurs régnant sur Hampi. Les singes sont respectés et protégés par les hindous, malgré les bêtises, voire les saccages qu'ils peuvent commettre. C’est qu’ils sont, après la vache et le serpent, les animaux les plus sacrés de l’hindouisme.

La ville de la victoire

Hampi aurait hérité du nom de la rivière Pampa, aujourd’hui appelée Tungabhadra. À l’origine, Pampa, la fille du dieu Brahma, fit pénitence pour plaire au dieu Shiva. Impressionné par sa dévotion, Shiva l’épousa. L’endroit fut appelé Pampakshetra (la terre de Pampa) et Shiva, Pampapathi (le mari de Pampa). En kannada (langue du Karnataka), Pampa devint Hampe, puis Hampi. Des cultes de Pampa et Shiva sont attestés à Hampi dès le 8e siècle.

Plusieurs sources ont permis de retracer l’histoire d’Hampi ou Vijayanagar : les deux textes épiques de l’hindouisme, le Ramayana et le Mahabarata, les récits de voyageurs étrangers en Inde du Sud, les écrits en kannada, sanskrit, tamoul, télégou, et bien sûr les recherches archéologiques sur ce site de 25 km2 qui compte plus de 500 édifices.

L’histoire d’Hampi, anciennement nommée du nom du royaume de Vijayanagar, la " ville de la victoire ", commence au 14e siècle, en 1336, sur la rive méridionale de la Tungabhadra lorsque des chefs télougous décident de contrer les invasions musulmanes  venant du nord. Rayonnant sur l’actuel Karnataka, Kerala, Tamil Nadu et Andra Pradesh, et même selon les inscriptions, sur certaines parties de Sri Lanka, Vijayanagar fut, entre le 14e et le 16e siècle, l’empire le plus vaste, le plus puissant et le plus florissant d’Inde du Sud.
Les règnes de Krishnadevaraya et d’Achyutadevaraya marquèrent cette apogée qui fut une période de grande créativité et d’activité architecturale où plusieurs grands édifices furent construits dans la capitale et le reste du royaume. L’art architectural d’Hampi, inspiré de plusieurs grandes tendances, est unique, notamment le style hindo-musulman, que l’on retrouve dans l’imposant bâtiment rectangulaire qui servait d’étables aux éléphants favoris de la Cour et dans le pavillon du Lotus Mahal. Bâti sur deux étages selon un agencement cruciforme et surmonté de tours de style hindou, ce pavillon est décoré d’arches musulmanes sophistiquées qui abritaient les conversations des femmes de la Cour.
Le temple Vithala, dédié à Vishnu sous la forme de Vithala, est quant à lui un bijou de raffinement sculptural,  emblématique du style vijayanagar. Dédié au dieu du même nom, une forme de Vishnu, le temple abrite des colonnes musicales qui chantent au gré du vent et répondent aux échos. Chaque pilier, monolithique, est un ensemble composite de sculptures massives mesurant jusqu'à 1,5 mètres de diamètre. Vithala est aussi célèbre pour son char de granit massif, dédié au dieu Garuda et tiré par de petits éléphants, dont les roues, dit-on, tournaient à l’époque.

Grandeur et décadence

La splendeur de Vijayanagar frappa, à l’époque, les étrangers : l’italien Nicolo Conto (vers 1420), le portugais Domingo Paes qui séjourna deux ans à la cour de Krishnadevaraya, de 1520 à 1522. Ce dernier affectionnait les Portugais qui lui fournissaient des chevaux. Domingo Paes fut ébahi par la grandeur et la richesse de Vijayanagar, compara même Vijayanagar à Rome ! Il décrit des marchés débordant de soie et de pierres précieuses importées de Chine et de Birmanie, des courtisanes exquisément parées, des palaces magnifiquement décorés et de somptueuses festivités. L’empire comptait alors jusqu’à 300 ports.

Mais en 1565, l’empire s’effondra sous la domination musulmane qui détruisit et brûla complètement la cité à l’exception du temple principal Virupaksha. Les envahisseurs occupèrent, pillèrent la cité durant six mois. Puis Vijayanagar fut désertée et oubliée. Pendant plus de 400 ans, le temps fit son oeuvre, enfouissant peu à peu la cité sous la végétation. Au 19e siècle, les Anglais, dont l’historien Robert Sewell, redécouvrirent le site et l’étudièrent.

Balade à la rencontre du temps passé

Aujourd’hui, Hampi ne compte plus que 2000 âmes, rassemblées autour de Hampi Bazar et du temple Virupaksha, centre névralgique du village.
Pour s’en faire une idée, rien ne vaut une petite excursion au sommet de Matanga Hill, la plus haute colline de Hampi, qui surplombe à 360° une grande partie du site. Un petit sanctuaire en ruine y est niché, le Veerabhadra, d’où l’on peut jouir d’une vue à couper le souffle, en particulier au soleil couchant, lorsque les roches s’embrasent et se confondent, et que la Tungabhadra scintille une dernière fois avant de s’effacer dans son vaste  lit de verdure.
De là-haut, on aperçoit en contrebas les vestiges du temple Achyutaraya encore appelé Tiruvengalanatha, du nom d’un avatar de Vishnu. Typique de l’architecture de Vijayanagar, cet édifice construit de 1513 à 1538 par le roi Achyutaraya, est accessible à pied en contournant la Matanga Hill, après avoir dépassé le monolithe Nandi, hommage au taureau véhicule de Shiva. Un magnifique gopura – ou porte d’accès – marque l’entrée du temple.  Des rangées de piliers,  somptueusement gravés d’images de Yali, créature mythique, ceignent plusieurs enceintes imbriquées les unes dans les autres. Un peu plus loin, au sud, les ruines de l’ancienne cité royale se profilent sur une large plaine dégagée, notamment l’imposante étable des éléphants.
De l’autre côté, au nord, un long chemin de terre battue mène du bas de Matanga Hill au temple Virupaksha en passant par Hampi Bazar bordé de diverses échoppes et de ruines reconverties en habitations. Ainsi, une série de pavillons jadis occupés par de riches marchands et les nobles de l’Empire abritent aujourd’hui les populations les plus pauvres.

La colline Hematuka, juste en amont du temple Virupaksha, offre une alternative à l’ascension de la Matanga Hill et un coucher de soleil tout aussi agréable ; on y accède en cinq minutes par un chemin pentu qui bifurque sur la gauche du temple. Vers 18h, retentit en contrebas le tintement d’une clochette qui annonce le début de la puja quotidienne (cérémonie), relayée par les haut-parleurs de l’édifice religieux : " Om namah Shivaya " (" Je rends hommage au Seigneur Shiva ").
C’est d’ailleurs à Hemakuta Hill que Shiva observa une retraite avant son mariage avec Pampa. Pour leur mariage, les Dieux y firent pleuvoir de l’or, d’où le nom d’Hemakuta, littéralement " montagne d’or " en sanskrit.

Un peu plus loin, un chemin ombragé de manguiers sur la droite conduit à l’impressionnante statue de Narayasimha (le dieu lion, avatar de Vishnu) d’une hauteur de 6,7 m, sculptée dans un seul bloc de pierre. La visite se poursuit avec le reste de la cité dédié à la ville royale et au temple Vithala. S’y trouvent dispersés le palais et les bains de la reine, non loin du Lotus Mahal et des étables des éléphants.
Dans le même quartier se trouve le temple de Rama, autrefois chapelle royale de Vijayanagar. Peu visité, on peut pourtant y admirer de très beaux panneaux où sont contés des épisodes du Ramayana.

Le temps des loisirs

Pour le promeneur fourbu de ces découvertes fascinantes, il est l’heure de faire une pause, prendre un verre, la plupart du temps non-alcoolisé (le site étant sacré). Confortablement assis dans des coussins aménagés sur les toits de guest houses, il est possible de venir manger, grignoter et se rafraîchir d’un " nimbu pani " (limonade) tout au long de la journée, en admirant un décor envoûtant. Les coupures d’électricité étant fréquentes, le dîner se pratique aux chandelles. Le matin, un détour au Mango Tree, situé à un quart d’heure à pied de Hampi Bazar est une étape incontournable. Au bout d’un chemin de terre bordé de bananeraies, ce havre de paix émerge de la verdure. Après s’être déchaussé, on peut y déguster jus de fruits frais, lassis, petit déjeuner du sud de l’Inde ou bien continental, à l’ombre bienfaisante d’un manguier où viennent parfois se chamailler des familles de singes. Là aussi, point de chaises, on y mange assis, sur des nattes, avec le spectacle infini de la rivière millénaire où s’affairent lavandières et pèlerins. Moyennant une dizaine de roupies, il est d’ailleurs possible de rejoindre en barque l’autre côté de la rive et de loger dans l’une des quelques guest houses plantées au milieu de rizières.

Dans ce tableau idyllique, une ombre pourtant : de grands bouleversements menacent en effet la vie de village d’Hampi où de luxueuses chaînes hôtelières attendent une autorisation de construire. Pour l’instant, entre les dédales de ruelles reliant le Hampi Bazar et les berges de la rivière, le voyageur ne peut trouver à se loger que dans les nombreuses auberges familiales. D’autre part, pour empêcher la détérioration des sites, menacés par la pollution et les activités touristiques, une partie d’Hampi Bazar a déjà été détruite ; toutes les échoppes et petits commerces flanqués le long de la rue principale, sympathiquement animée, ont été rasés et les habitants plus ou moins relogés à l’extérieur du site de l’Unesco. Le projet est de recréer les alentours du temple Virupaksha tels qu’ils étaient au 15e siècle, mais du coup, à Hampi Bazar, là où battait le cœur du village il y a encore moins de deux ans, l’animation s’est éteinte.
 

Fiche pratique :

Aéroport local le plus proche d’Hampi : Hubli (150 km)  -  Aéroport international : Bangalore (350 km)

La meilleure saison : de septembre à mars, avec un pic touristique en décembre-janvier.
La saison la plus chaude : avril à juin
La Mousson : de juin à août


Bibliographie :

- Hampi, capitale de l’empire de Vijayanagar, d’Olivier Bossé et Patrice Pierrot, 2004, éditions Kailash
- Hampi Vijayanagar – histoire et légendes, de Vasundhara Filliozat, 2004, éditions Âgamât
- Le Ramayana conté selon la tradition orale, de Serge Demetrian, 2006, Albin Michel
 

Filmographie :

Hanuman de Fred Fougea, 1998

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