Illustration : Nelson Mandela Madiba
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Voyage

Madiba : le dernier voyage

BAT'CARRE N°11 | Texte : Francine George - Photos : Sébastien Marchal -

Ahmed Kathrada, compagnon de Nelson Mandela, est venu à Saint-Denis début août sur l'invitation de l'Association Musulmane de La Réunion. Ancien militant anti-apartheid, il a témoigné de sa lutte aux côtés de Nelson Mandela mais aussi de la prise de position de Madiba en 1997 et de celle de l'Afrique du Sud actuellement dans le conflit israélo-palestinien. Son action et sa pensée continuent d'imprégner le monde avec sa part de désillusion.
Retour sur les derniers jours de célébration aux obsèques de Madiba avec Sébastien Marchal.

Après dix jours de funérailles suivies par le monde entier, Nelson Mandela, le héros universel de la lutte pour la liberté et pour la réconciliation, va bientôt rejoindre sa dernière demeure dans le village de son enfance à Qunu. Au stade de Soweto, lieu du premier soulèvement contre l'Apartheid, la cérémonie internationale a vu défiler tous les grands de ce monde, Barack Obama serrant la main de Raoul Castro, l'hommage déchirant de ses compagnons de l'ANC, et de l'archevêque Desmond Tutu, son très fidèle ami. À Pretoria, ils étaient plus de 100 000 à se battre pour le voir une seconde et lui dire adieu, Noirs et Blancs réunis dans la douleur. Cela fait maintenant 10 jours que le pays danse et chante à la mémoire de Madiba, le père de la nation Arc-en-ciel. Sébastien suit ces obsèques à travers les médias réunionnais. Mais un appel irraisonné le conduit à sauter dans l'avion pour suivre en direct l'ultime cérémonie.

 LA DÉCISION

Sa nuque est glacée. Il appuie sur la souris, Clic, la réservation est faite, le montant va être débité ! Sébastien est secoué par une bonne décharge d’adrénaline. Plus moyen de faire machine arrière. Le fou ! Il faut être inconscient pour prendre une telle décision, mais c’est plus fort que lui. Ça fait des jours que ça lui trotte dans la tête, il ne focalise que sur une réalité, il habite tout à côté. Au passage, il s’aperçoit qu’avec l’âge, on prend des responsabilités, mais aussi on prend peur. Sébastien est un bourlingueur, habitué à voyager seul, alors pourquoi cette peur soudaine de l’inconnu ? Il n’est jamais allé en Afrique du Sud et son anglais n’est pas en bonne forme. Tant pis !
Autant la cérémonie officielle au stade de Soweto ne l’a pas vraiment attiré, trop d’officiels, tout est cadré d’avance, autant rendre hommage à Mandela sur la terre de son enfance lui semble un acte qui a du sens. Nous sommes quoi dans la vie ? Pas grand-chose, se dit-il,  à côté de ce géant qui a conduit son pays à la liberté en évitant guerre civile et bains de sang.


 LE TRAJET

C’est parti, l’aventure commence !

De Saint-Denis à Johannesburg, Sébastien est devenu une de boule de nerfs, alors il boit un peu pour apprivoiser ce temps mort où il réalise qu’il ne sait vraiment pas comment il va s’y prendre. Il n’a aucune accréditation pour passer les barrages et aller au plus près du convoi qui conduit Nelson Mandela à sa dernière demeure. Savoir oser !
23h, il atterrit à Durban, un peu groggy, et se rend à l’hôtel. Impossible de dormir. Tôt le lendemain matin, il part chercher sa voiture de location, et prend quelques photos de ci-delà de gens qui se baignent tous au même endroit, dans une étroite bande surveillée par des maîtres nageurs. Certains sont à moitié habillés, d’autres portent des bonnets de bain très colorés, des cris lui parviennent lorsque de grosses vagues déferlent sur la plage, la joie de vivre… Il commence à se détendre. Il monte dans sa voiture. Le volant est à droite ! Un détail auquel il n’avait pas pensé ! Il a 600 km à faire pour arriver au plus près de Qunu, village où Mandela a passé son enfance, là où il va être inhumé selon les rites traditionnels. Or, Qunu est inconnu au bataillon sur son GPS. Il écoute la radio. Le corps de Mandela devrait arriver à l’aéroport de Mthatha en milieu de journée, ce samedi. Ce sera sa destination.
Cette petite ville est située à 35 km de Qunu. Pas de temps à perdre. Il roule sans s’arrêter, fasciné par l’immensité de l’espace qu’il découvre pour la première fois. Le GPS lui indique de tourner à gauche…200 km plus loin ! L’échelle de ses repères a pris un sacré coup de distorsion. Plus il s’approche, plus le ballet d’avions et d’hélicoptères devient incessant, une centaine d’entre eux sont venus déposer les quelque 4500 invités à la dernière cérémonie d’adieu célébrée avant l’inhumation. C’est quasiment un dispositif de guerre qu’il a fallu mettre en place dans ce petit aéroport habitué à la rotation de deux avions par jour.


 LE POINT DE MIRE

Sébastien entre dans la ville, Mthatha n’offre pas, de prime abord, une image rassurante. Il se demande s’il peut garer la voiture en toute sécurité ? Sur l’autre rive, le campus de l’Université et ses alentours semblent plus accueillants. Les rues sont bloquées, de part et d’autre, le convoi mortuaire va passer par là. À l’intuition, il sort de la ville et trouve un Bed & Breakfast. Il range sa voiture et revient à pied au centre, son appareil photo en main. Il erre sans trop savoir où se diriger. Il a vraiment l’air d’un touriste, un peu perdu de surcroît. Un jeune l’aborde et le conduit chez lui. Il a une bouille bien sympathique. Il le présente à sa mère qui berce sa petite sœur pour l’endormir. Tout le monde s’installe à la terrasse, Sébastien prend des photos.
Et là, surgit devant ses yeux le corbillard. Un coup au cœur. Il ne peut réprimer quelques larmes silencieuses qui glissent sur ses joues. Il laisse son appareil en berne. C’est cet instant qu’il était venu chercher, vivre et partager. Cette image restera au fond de lui jusqu’à la fin de sa vie. Les gens criaient dans la rue : " Tata Madiba " - Papa Madiba ! – nom lui venant de ses ancêtres. Puis, le calme est revenu.

En redescendant dans la rue, Sébastien rencontre un journaliste italien. Ils sympathisent et cherchent un endroit pour se remettre de leurs émotions. Ils se retrouvent dans une arrière-cour jonchée de cannettes, et descendent dans une sorte de cave où tout le monde, complètement ivre, expose fièrement leur T-shirt à l’effigie de Mandela. Ce sont les seuls Blancs. Sébastien, son Leica en bandoulière, n’est pas très rassuré. Ils avalent une pizza, boivent leur bière et sortent rapidement de ce bouge obscur. Des états d’âme infondés. La fin de l’Apartheid ne date que d’une vingtaine d’années et pourtant les Noirs sud-africains sont accueillants, chaleureux, sans a priori racial.

Puis, ils tentent le tout pour le tout, des accréditations, sésame nécessaire pour se rendre à Qunu. Ils embarquent avec eux le gamin pour qu’il les aide dans ce labyrinthe administratif. Après de nombreuses et longues heures d’attente, on leur indique une salle remplie d’une quarantaine d’ordinateurs avec des gens rivés dessus comme des zombies. Il est une heure du matin et force est de constater qu’il est impossible de s’approcher, la route pour Qunu est définitivement barrée. Ils s’inscrivent néanmoins sur la liste d’attente tandis qu’une journaliste de la BBC se trouve, elle aussi, juste derrière eux. Un incident entre la presse et l’armée se propage comme une traînée de poudre. L’AFP, comme certains autres médias, avait loué une maison équipée d’électricité dans le village de Qunu en prévision des obsèques.  Il venait de monter une plateforme élévatrice leur permettant de prendre des images à 18 mètres de hauteur lorsqu’un hélicoptère de combat de l’armée, avec tireurs d’élite à bord, leur a foncé dessus pour vérifier qu’ils n’avaient pas d’armes. Finalement, les journalistes filmeront, le lendemain, le passage du cercueil de Mandela vu d’un talus.

Dimanche matin. Il ne reste plus qu’à se rabattre dans les stades où la cérémonie sera retransmise en direct. Ils traversent à nouveau la ville. Les rues sont désertes. L’attente marque un temps suspendu. Le vent du Transkei s’est levé. Le caddy man pousse son chariot vide, faute de client. Qu’est-ce que l’on mange ? Ce n’est pas l’histoire d’aujourd’hui. Ils trouvent un stade de cricket – le Khaya Majola Oval Stadium - où l’immense écran installé sur les gradins sommeille encore. Peu à peu, l’espace se remplit, les adultes occupent les chaises installées sur la pelouse tandis que les enfants courent partout en liberté. Un bébé, tout juste en âge de s’asseoir, semble parlementer avec Mandela qui fait la couverture d’un journal posé à terre. Un clin d’œil à l’homme des symboles qui arborait fièrement le maillot des Springboks à la finale de Coupe du monde de rugby au stade d’Ellis Park en 1995.

Le ciel est lourd et le feu du soleil claque brutalement entre deux séries de nuages. Soudain, les premières images apparaissent. Un gros plan sur le corbillard qui avance lentement, escorté par les militaires, le cercueil apparaît enveloppé du drapeau de l’Afrique du Sud dont Mandela a été le premier Président noir... L’assistance se lève, le poing levé et chante " Invictus ", le poème préféré de Mandela. Dans la grande bulle blanche plantée au milieu d’un champ, les 4500 invités dont quelques dignitaires étrangers assistent à la dernière cérémonie. Coups de canon, hymnes religieux, chœurs d’enfants, les honneurs déployés pour cet homme d’État sont accompagnés de témoignages bouleversants, sans artifices.  Quatre-vingt-quinze immenses bougies blanches sont dressées autour d’un autel où, tour à tour, les proches et la famille vont prononcer leur discours d’adieu. Les souvenirs passent. Il y a vingt ans, en ce mois décembre 1993, Nelson Mandela et Frederik De Klerk recevaient ensemble le prix Nobel de la paix à Oslo. Son ami l’archevêque Desmond Tutu, qui a failli ne pas être là, car il critique trop ouvertement la politique corrompue du président Zuma, pourtant issu de l’ANC, est bisé par l’émotion. Nelson Mandela, après être resté 27 ans de sa vie en prison, est élu à la tête de l’État de 1994 à 1999. Il confie alors à Desmond Tutu, prix Nobel de la paix en 1984, la présidence de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation qui, après trois ans d’enquêtes et des milliers d’auditions, a rendu publique ses conclusions. Véritable fondement de la réconciliation sud-africaine, car tous les crimes commis pendant l’Apartheid ont été jugés que leurs auteurs aient lutté pour ou contre la ségrégation.


 L’INTIMITÉ POUR L’ÉTERNITÉ

Puis, les caméras sont coupées. La mise en terre a lieu dans la plus stricte intimité. Mandela va reposer auprès de ses parents et de ses trois enfants décédés.  L’inhumation a lieu selon les rites Thembu, clan royal auquel Mandela appartient. Le chef de la tribu Inkosi Bonginkosi a dirigé toute la cérémonie rituelle : " Il doit rentrer chez lui parce que son esprit connaît l’endroit et le chemin pour rejoindre les ancêtres ". Dans son autobiographie Un long chemin vers la liberté publiée en 1996 Mandela a écrit : "  Je ne doute pas un seul instant que lorsque j’entrerai dans l’éternité, j’aurai le sourire aux lèvres ".

Madiba reste maintenant à jamais le modèle dans le monde entier du combat pour la liberté et pour la paix. Avant lui, personne n’avait réussi à réconcilier victimes et bourreaux sur les décombres encore fumants des exactions commises.
 

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